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Vers l’investissement socialement responsable

La récession, la montée du chômage, l’aggravation des déficits sociaux réactivent le débat en Europe comme aux Etats Unis sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Il n’est, dans ce domaine, moins qu’ailleurs, aucune « main invisible » qui conduise les entreprises à prendre en compte dans leurs comportements ou leurs stratégies l’intérêt général, le long terme, le respect des écosystèmes naturels ou celui des écosystèmes sociaux: quartier, ville, région, nation. L’entreprise qui, pour des raisons morales , par souci d’efficacité, ou encore par anticipation des conséquences macro-économiques de son action, serait tentée de s’imposer unilatéralement des bornes ou des avancées en matière sociale ou environnementale risque d’en être dissuadé par le jeu de la concurrence. C’est à cette défaillance des régulations internes des entreprises (à l’exception notable de la cogestion allemande) que pallient les réglementations et autres moyens d’action de la puissance publique: taxes, contrôles, subventions, primes… La situation n’est pas fondamentalement différente en Europe et aux Etats Unis, même si l’histoire américaine y a contenu l’Etat dans un rôle plus modeste, laissant une plus large place à des mécanismes de correction : un secteur caritatif fondé sur un très large bénévolat, le financement d’initiatives par le mécénat.

L’expérience américaine de « l’investissement socialement responsable » depuis vingt ans renouvelle partiellement les termes du débat sur la responsabilité de l’entreprise en faisant intervenir d’autres acteurs (les investisseurs institutionnels, les fonds de pension, les « citoyens-investisseurs ») et d’autres mécanismes de régulation (la bourse, les assemblées d’actionnaires).

 Les fonds de pension contrôlent l’industrie américaine

L’économie américaine a connu une révolution invisible[1]: en vingt ans, les entreprises ont changé de main. Les investisseurs institutionnels détiennent désormais 40 % de la capitalisation boursière de Wall Street. A elles seules, les caisses de retraite gèrent plus de 2500 milliards de $, investis à hauteur de 45% en actions. A travers les caisses de retraite, les salariés américains, collectivement, dominent le capital des grandes sociétés et celui de nombre de moyennes. En un sens, « l’appropriation des moyens de production par les salariés, que les socialistes poursuivent dans monde entier sans l’avoir jamais atteinte, s’est effectuée aux Etats Unis, silencieusement, par la porte de derrière » [2].

L’énormité des masses financières que les caisses de retraite manipulent leur confère, virtuellement, une influence déterminante sur le gouvernement des firmes. Il est vrai qu’une réglementation contraignante, l’implication des employeurs publics et privés dans leur gestion, la délégation des choix d’investissement à des professionnels de la gestion de portefeuille limitent l’usage que les caisses de retraite pourraient faire de leur puissance financière et de leur pouvoir d’actionnaires. La question n’en est pas moins posée. Une question d’ailleurs complexe: elle présente trois dimensions . Comment exercer ce pouvoir ? En pénalisant les firmes (en vendant, par exemple, les actions des entreprises actives en Afrique du Sud, et complices de ce fait , de l’apartheid), en négociant directement avec les états majors des firmes pour infléchir leur stratégie ou certains comportements managériaux, ou encore en soumettant des résolutions dans les assemblées générales d’actionnaires, jusqu’à ce qu’elles recueillent une majorité ? En second lieu: dans quel sens, exercer ce pouvoir , pour quels objectifs ou au nom de quels principes ? Enfin, comment utiliser ce pouvoir d’actionnaire sans compromettre la rentabilité de fonds dont la finalité première des fonds reste le versement des retraites aux salariés ?

Ce débat n’est pas spécifique aux caisses de retraite : les institutions religieuses, les universités, les fondations, à a tête d’importants actifs financiers, ont pris conscience des contradictions qui peuvent surgir entre la rentabilité de leurs placements et leurs missions, entre leurs intérêts d’actionnaires et les valeurs qu’elles proclament . Ces conflits d’intérêts se sont cristallisés autour de l’apartheid en Afrique du Sud, plus récemment autour des préoccupations environnementales . Au fil des années, ces institutions ont expérimenté toute une série de procédures et de dispositifs pour mettre en cohérence leurs comportements d’investisseurs et leurs convictions. Cette première vague d’investisseurs qui se caractérisaient eux mêmes comme « éthiques » et de banques de développement alternatives s’est structurée au cours des années 70, se dotant d’instances de réflexion pour partager les expériences et de « think tanks » pour évaluer le comportement des firmes. La notion d’investissement socialement responsable (Socially responsible investment) a progressivement pris le pas sur celle d’investissement éthique.

Aux pionniers des années 70 se sont agrégés des gestionnaires de portefeuille et même certains opérateurs financiers: en se professionnalisant, cette communauté est devenue « filière ». Si l’investissement éthique s’est développé aux marges de Wall Street, la communauté de l’investissement socialement responsable est désormais reconnue aux Etats Unis comme comme une composante en tant que telle du marché financier. Les fonds d’investissement socialement responsables attirent un nombre croissant d’investisseurs individuels : les gestionnaires de portefeuilles proposent désormais une option « socialement responsable » à leurs clients fortunés . Les performances des portefeuilles et fonds d’investissement socialement responsables font l’objet de compte rendus dans la presse financière. Les certitudes des experts de Wall Street sont ébranlées: la prise en compte de facteurs autres que financiers dans la sélection des actions ou des obligations ne pénaliserait pas nécessairement la rentabilité des investissements ; la réduction du choix des opportunités d’investissement n’affecterait pas les performances d’un portefeuille. Au contraire, l’application de critères extra-financiers conduit à sélectionner des entreprises « globalement performantes », mieux préparées à relever les défis sociaux et environnementaux des années 90 .

Prise en compte de nouveaux paramètres dans l’évaluation des firmes et la composition des portefeuilles d’investissement, mise en place d’instruments financiers « alternatifs », engagement actionnarial pour faire aboutir des résolutions dans les assemblées générales: un certain nombre de caisses de retraite , principalement dans le secteur public, ont appuyé ces initiatives, par leurs ressources ou par leur vote, faisant rebondir la controverse au sein de la majorité des caisses de retraite du secteur privé, jusque là très réservées. Les caisses de retraite, par leur vote, peuvent faire basculer les majorités dans un sens ou dans l’autre

Au cours des années 80, les assemblées générales eurent à se prononcer sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Dans les années 90, cette fois, à l’initiative des fonds de pension et des investisseurs institutionnels, après la vague des OPA et face à l’effondrement des fleurons de l’industrie américaine, c’est la question du « gouvernement de l’entreprise  » qui est posée.


[1] Peter Drucker, The Unseen Revolution, 1976,

[2] Trade sanctions

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