Hérodote fête ses 40 ans

herodote1Hérodote fête ses quarante ans et son 160e numéro.

C’était en 1976. Yves Lacoste, dont j’avais été l’élève, m’avait pris en amitié, invité a ses séminaires, puis enrôlé pour son projet de revue.

Hérodote. Le titre, à lui seul, affichait l’ambition : réinscrire la géographie dans l’histoire et les sciences sociales, mettre en relief les liens que la géographie a entretenu, de tout temps, avec l’action, l’exercice du pouvoir, les conquêtes, la guerre…

Le sous-titre, « Stratégies, Géographies, Idéologies », avait valeur de manifeste : cette discipline descriptive, « bonnasse » qu’était devenue la géographie universitaire (la « géographie des professeurs ») avait, en fait, une double nature. Côté face (stratégies), les savoirs réunis au sein de la géographie avaient, de tout temps, contribué à « informer » les conduites, les décisions, des pouvoirs et des états-majors. Côté pile (idéologies), les acteurs en conflit autour du contrôle et de l’appropriation de territoires mobilisent les savoirs géographiques (et les cartes) pour produire des « représentations » de l’espace qui servent leurs intérêts et leurs stratégies.

J’ai eu la chance de prendre part à l’aventure d’Hérodote. Rien ne m’y prédisposait : j’étais alors un piètre géographe (et le suis, malheureusement, resté).

Jeune étudiant en histoire, en 1969, j’avais (re)découvert la géographie grâce à Yves Lacoste. Lacoste avait cette capacité inouïe d’articuler l’histoire, la sociologie, l’ethnologie, la géomorphologie, la géographie des sols, les climats… Il nous initiait, le temps d’un week-end, a la lecture des paysages comme enchevêtrement de différents ensembles spatiaux.

Yves Lacoste était un remarquable conteur. Je garde en mémoire les récits de ses aventures au Vietnam (le bombardement des digues au Vietnam par l’aviation américaine) ou en Haute Volta (comment il avait convaincu ses interlocuteurs et décideurs locaux qu’il était possible d’endiguer l’onchocercose transmise par de petites mouches, les simulies, en supprimant leurs gîtes de ponte, c’est-à-dire en détruisant l’écologie des simulies)

Lacoste m’a proposé un jour de prendre part à son séminaire. Celui-ci brassait ce qui allait devenir la matière première des premiers numéros de la revue (et de « la géographie, çà sert a faire la guerre » qui paraît la même année) : relecture de l’histoire de la géographie, du rôle des géographes dans le dessin des frontières (notamment après la guerre de 14-18), théorie des « échelles spatiales », critique de la « nouvelle géographie » d’inspiration anglo-saxonne… On y abordait toutes sortes de sujets, comme les liens entre géographie et écologie, entre géographie et anarchisme (Reclus et Kropotkine étaient des géographes) ou littérature (Jules Verne).

Lacoste m’a ensuite associé au projet de revue. Et  suggéré de préparer un article  sur l’idéologie du paysage. C’est un sujet qui lui tenait à cœur. Le paysage était un des nœuds de sa critique de la « géographie des professeurs » : alors que la géographie vidalienne privilégiait, dans la lecture des paysages, les phénomènes de permanence, les paysages donnaient, pour Lacoste, à voir les traces des appropriations et des affrontements passés, des turbulences et des changements en cours… Pour le dire vite : ils n’étaient pas ni hors de l’histoire, ni hors du politique

Paysages

L’article que j’avais consacré aux Paysages parut donc dans  le premier numéro de la revue. « Point aveugle de la géographie, le paysage en est aussi le verrou : interroger le paysage, c’est interroger la géographie, ses évidences, ses habitudes, ses certitudes». (En le relisant aujourd’hui, je le trouve assez laborieux).

Je m’en prenais, dans Beautés du Delta, à Pierre Gourou, une figure de l’école française de géographie. J’y qualifiai, sans nuance, sa géographie de « coloniale » (« Mécanisme typiquement colonial … que de valoriser esthétiquement le paysage, et d’attribuer aux indigènes un sentiment esthétique analogue, qui transcende leur misère, qui adoucit, soulage, apaise leurs conditions d’existence »). Cette attaque en règle de Pierre Gourou heurta nombre de géographes, lors de la sortie du premier numéro Hérodote.

Cet  article prenait de front la corporation des géographes universitaires : les références qu’il contenait (Barthes, Greimas, Althusser)  exprimaient, en revanche, la volonté de la toute nouvelle revue de jeter des passerelles vers les sciences humaines, alors triomphantes.

Foucault

Le premier numéro d’Hérodote contenait aussi un long entretien avec Michel Foucault.

Surveiller et Punir était l’un des événements intellectuels de l’année 1975. Sa lecture m’avait marqué. J’obtins de je ne sais plus qui le numéro personnel de Michel Foucault. Il décrocha au bout du fil dès ma première tentative. Je lui expliquai que nous nous préparions à lancer une nouvelle revue de géographie, de géographie critique, et que nous serions honorés de pouvoir recueillir son point de vue sur la géographie. L’accueil fut plutôt frais. « Je ne connais rien à la géographie », m’expliqua-t-il, en substance. « Je ne connais rien à la géographie. J’ai travaillé sur la folie, sur la médecine et les prisons. Je ne peux pas avoir un point de vue sur tout. Si demain des professeurs de gymnastique créent une revue, je ne vais pas leur accorder un entretien ». Je bredouillai que j’avais repéré dans Surveiller et punir des développements qui entraient en résonance avec la démarche de la future revue. Foucault me proposa, en conclusion,  assez sèchement, de lui adresser mes questions par courrier. Je passais fiévreusement une partie de l’été à les préparer. Sans grand espoir d’obtenir l’entretien. Finalement, Foucault m’appela et me fixa rendez-vous. Il me reçut chez lui, rue de Vaugirard, dans un grand appartement. L’entretien dura près d’une heure. Il fut publié in extenso. Comme sans doute tous ceux qui eurent l’occasion de retranscrire ses propos, je fus frappé par la précision de son expression. Pas une seule hésitation : il n’y avait rien à retrancher. Quand je lui soumis pour relecture la transcription de l’entretien, il n’apporta qu’un nombre limité de retouches.

Je ne résiste pas à la tentation de citer la dernière phrase de l’entretien : « Il y a un thème que je voudrais étudier dans les années qui viennent : l’armée comme matrice d’organisation et de savoir — la nécessité d’étudier la forteresse, la « campagne », le « mouvement », la colonie, le territoire. La géographie doit bien être au cœur de ce dont je m’occupe ». Mission accomplie. On est assez loin de l’accueil initial (« Je ne connais rien à la géographie »)..

La publication conjointe de l’entretien avec Foucault et l’article « Paysages » dans le numéro 1 de la revue ont peut-être nourri le « malentendu » qui conduisit François Dosse à inscrire Hérodote et Lacoste dans le sillage du structuralisme. (François Dosse, Histoire du structuralisme. Tome 2, le chant du cygne 1967 à nos jours, Paris, La Découverte).

En fait, très loin du structuralisme, Hérodote avait importé dans le champ de la géographie (avec un léger effet-retard) l’esprit rebelle et intransigeant de 68, comme en témoigne ce passage de l’éditorial dans le numéro 1 : « Nous accusons la géographie dominante d’être complice de l’ordre social/spatial établi, quand elle le légitime ou quand elle l’aménage. Nous lui reprochons autant ses discours que ses silences. (…) Les citoyens doivent exiger les résultats des enquêtes dont ils sont l’objet : sinon, comment contester les formes d’organisation qui leur sont présentées comme les seules possibles ? (…) L’unification stratégique, l’élaboration de modèles autres de société exigent une intelligence de l’espace. Et pas seulement dans les états-majors politiques ».

Yves Lacoste entreprit, après quelques numéros de la revue, d’arrondir un peu les angles et de renouer le dialogue avec la « corporation ». Légitimement.

La critique de la discipline se fit, au fil du temps, moins radicale et les articles moins polémiques. Les numéros thématiques (souvent doubles) permirent d’accueillir un nombre croissant d’auteurs, dont assez vite une majorité de géographes. Hérodote s’imposa rapidement comme la principale revue de géographie.

Géopolitique

La multiplication des guerres et des conflits frontaliers et le réveil des nationalismes banalisèrent vers la fin des années soixante-dix l’emploi du terme « géopolitique ». En 1982, Hérodote revendiqua explicitement, en sous-titre, ce qu’elle avait toujours été : une « Revue de géographie et de géopolitique ».

La revue Hérodote connait une seconde vie sur Gallica. Elle a enregistré  375 000 connections Internet sur le portail Cairn en 2015.

Longue vie à Hérodote…

 

Paysages (Hérodote, 1976)

Entretien avec Michel Foucault (Hérodote, 1976) 

Beautés du Delta (Hérodote, 1976)

Yves Lacoste : Hérodote et un delta, il y a trente ans

Les 100 premiers numéros d’Hérodote snumérisés et accessibles sur le site de Gallica (BNF)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s