Une « Feuille de route technologique » pour l’Etat

Le Ministère chargé de l’économie numérique dispose de moyens limités : budget et services. Il n’a aujourd’hui aucune autorité institutionnelle pour se faire entendre des autres ministères.

C’est par sa capacité à éclairer les évolutions technologiques et à expliciter les enjeux techno-industriels qu’il pourra s’imposer, peser sur les stratégies numériques des ministères et contribuer à numériser  les politiques publiques. En premier lieu dans les domaines clés de la santé, de l’énergie et de l’éducation.

À cette fin, le ministère délégué à l’économie numérique pourrait s’assigner l’objectif d’initier l’élaboration d’une feuille de route technologique pour l’Etat. 

De quoi s’agit-il ?

1. Comprendre et expliciter les enjeux technologiques et industriels autour du numérique

Fin aout 1997, Lionel Jospin dans son discours d’Hourtin, avait à la fois affiché son intérêt pour le numérique (qu’on appelait encore TIC) et donné un signal clair aux administrations, et au-delà, aux entreprises : le choix de l’Internet. Annonçant le passage à une nouvelle période, il sonnait le glas du minitel et engageait les administrations dans une démarche ouverte, avec la diffusion gratuite des données essentielles.

C’est un signal, une rupture de même nature que le ministère délégué à l’économie numérique pourrait cristalliser.

La vague technologique et industrielle qui se profile est d’une amplitude égale voire supérieure à celle du web il y a 20 ans : avec l’avènement de l’informatique en nuage (Cloud Computing), la généralisation des technologies mobiles, la révolution des données massives (Big data), l’essor des nouvelles générations d’objets connectés, l’Open Hardware et l’impression « 3D ».

Ce sont désormais les grands réseaux d’infrastructures (énergie, santé, transport, distribution) et la production d’objets (eux-mêmes connectés) qui vont se transformer. Au premier rang de ces transformations liées à la montée en puissance de l’Internet des Objets figurent les technologies et les services du réseau électrique intelligent (Smart Grid).

Cette vague technologique aura des effets disruptifs aussi brutaux que celle de l’Internet. Avec une différence notable : si l’Internet a déstabilisé le secteur des services (de la musique au commerce), cette fois, ce sont l’industrie, la santé, l’énergie et l’ensemble des grands réseaux d’infrastructures dont le cœur de métier sera transformé. La descente aux enfers de Nokia donne une idée de la brutalité des ruptures qui s’annoncent si nous ne prenons pas la mesure des changements en cours.

Ces évolutions majeures sont encore largement sous-estimées (voire ignorées) par les ministères dans leurs stratégies numériques comme dans leurs politiques publiques :

  • Le déploiement du très haut débit focalise à l’extrême l’attention des élus et des pouvoirs publics, alors qu’il faudrait aussi anticiper l’explosion des besoins et des usages mobiles : outre les personnes, ce sont les capteurs et les objets connectés qui vont émettre et recevoir des données. On sait déjà que les réseaux 4G qui seront déployés en 2013 ne permettront pas de faire face aux échanges. Il faudrait réfléchir, avec les opérateurs, à un recours étendu au Wi-Fi, explorer la piste du super-wifi. À cette condition, on peut envisager (comme le prévoient les Britanniques) de couvrir les zones rurales en haut débit mobile, plutôt que de déployer la fibre dans tous les villages.

Trois des plus grands projets numériques de l’État (DMP, ENT, Linky) ont en commun de connaître des développements contrariés et d’avoir été conçus il y a 10 ou 15 ans, dans un univers web, pré-mobile et pré-objets connectés. (de manière verticale et centralisée, de surcroît).

  • Le Dossier Médical Personnel (DMP) correspond à une vision centralisée des systèmes de santé et fait l’impasse sur les équipements individuels des patients et des professionnels de santé qui deviennent eux aussi mobiles. Surtout, il fait l’impasse sur la multiplication des dispositifs médicaux qui vont permettre aux patients de réaliser eux-mêmes toute une série d’examens et d’analyses, de mesurer eux-mêmes (et de suivre, en temps réel) leurs paramètres de forme et de santé.
  • Bâtis autour d’architectures « fermées », les Espaces numériques de travail (ENT) dans les écoles, lycées et collèges ont été pensés pour favoriser les échanges enseignants-élèves-parents et pour diffuser des contenus formatés : pas pour favoriser la production de ressources pédagogiques par les enseignants. La coexistence de 23 ENT différents induit des coûts de développement et de maintenance disproportionnés pour les collectivités. Ils devront passer en mode Cloud pour intégrer les terminaux mobiles.
  • Le compteur Linky a été conçu en fonction des besoins propres d’ERDF. Il ne permet pas aux usagers de maîtriser leur consommation d’électricité, qui requiert des informations en temps réel. Son architecture fermée ne permet pas à des tiers de développer des applications (qui devront tirer parti des divers capteurs et des technologies mobiles).

2. Identifier les marges de manœuvre techno-industrielles

L’univers numérique est actuellement dominé par une poignée de grands acteurs américains ou asiatiques. Dans de nombreux domaines, les acteurs français et européens ont été marginalisés, quand ils n’ont pas été rachetés (comme l’a été récemment la société C3 par Apple pour contrer Google Maps).

Il convient donc, de faire la part des domaines d’application et des marchés dans lesquels l’offre est déjà structurée (et où les acteurs européens sont contraints de faire appel à des plateformes matérielles et logicielles nord-américaines : Google-Android, Apple-iOS) et les secteurs émergents qui sont encore ouverts.

Cela n’a plus de sens, par exemple, de tenter développer un nouveau moteur de recherche (comme on a tenté de le faire avec Quaero) ou de se lancer dans la fabrication en France des smartphones ou des tablettes.

En revanche, les nouvelles générations de plateformes et de services qui vont bientôt succéder aux terminaux actuels, ne sont pas encore structurées : aucune solution de compteur électrique, ne s’est véritablement imposée au plan international. Le domaine de la m-santé, lui aussi, reste ouvert : l’offre y encore assez largement fragmentée, mais elle ne devrait pas tarder à s’organiser. (Nous y comptons un acteur de premier plan, avec la société Withings).

Parallèlement à l’établissement d’une cartographie industrielle, il faudra aussi privilégier les technologies et les architectures qui desserrent les contraintes et qui réduisent la dépendance vis-à-vis des géants du web (HTML5) ou qui ouvrent le jeu (standards ouverts, open source).

3. Penser l’État et les services publics comme des plateformes

Le lancement, sans réflexion stratégique préalable, d’Etalab a réduit la problématique de l’Open Data à celle d’un portail dans lequel on déverse des jeux de données. Il convient désormais de « flécher » (et de diffuser) en priorité les données qui pourront faire l’objet de réutilisation dans des services à fort impact écosystémique mais aussi à fort potentiel de développement économique.

Favoriser l’articulation entre les données issues des acteurs publics et les solutions technologiques développées par des acteurs : c’est un peu la mission aux États-Unis du CTO (en liaison avec le CIO, équivalent de notre DISIC), qui a fixé le cap d’un accès généralisé par les usagers à leurs données personnelles (« Smart disclosure ») et ses premières déclinaisons : Blue Button (dans le domaine de la santé) et Green Button (dans le domaine de l’énergie).

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Une réponse à “Une « Feuille de route technologique » pour l’Etat

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