La préférence française pour les technologies numériques de souveraineté

Le seul domaine dans lequel nos gouvernements ont conduit avec constance une politique industrielle me semble être celui des technologies du contrôle et de la sécurité : carte à puce, technologies d’identification, biométrie.

Les acteurs des technologies de sécurité proviennent, pour faire vite, de deux horizons : le complexe militaro-industriel (Thalès, Safran, EADS) et  celui des cartes à puces. La France compte ainsi avec Morpho (groupe Safran), Gemalto et Oberthur, 3 des 5 leaders mondiaux des technologies de la carte à puce.

Dans ce domaine, on peut parler d’une politique industrielle, menée avec continuité… par le Ministère de l’Intérieur.

En 2005, Dominique de Villepin, alors ministre de l’intérieur, avait ainsi insisté sur l’importance, en termes de “souveraineté économique, industrielle et technologique“, de la maîtrise des “technologies sensibles“, et notamment de la biométrie, considérée “vitale pour notre sécurité“.

Nicolas Sarkozy avait quant à lui fait de la création de l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), chargée de la modernisation des titres d’identité et maître d’œuvre du passeport biométrique, l’une de ses priorités.

En décembre 2007, Michèle Alliot-Marie avait souligné le fait que l’ANTS était “en première ligne d’une bataille politique et industrielle ».

On peut se réjouir d’avoir, dans ce domaine, des leaders mondiaux, mais il faut rester lucides: il y a un prix à payer.

Un risque pour les libertés publiques

Le projet de carte d’identité biometrique (qui va créer un fichier de 45 millions de “gens honnêtes” et de leurs empreintes digitales) ne vise pas qu’à lutter contre l’usurpation d’identité : sa vraie justification est de permettre à nos industriels de faire valoir une « référence » nationale. L’auteur de la proposition de loi sur la protection de l’identité, le sénateur Jean-René Lecerf ne s’en cache pas : “Les entreprises françaises sont en pointe mais elles ne vendent rien en France, ce qui les pénalise à l’exportation par rapport aux concurrents américains. Sur la carte d’identité, nous avons été rattrapés, puis distancés par de nombreux États, dont nombre de nos voisins et amis, au risque de remettre en cause le leadership de notre industrie, qui découvrait alors la pertinence du proverbe selon lequel nul n’est prophète en son pays“. Philippe Goujon, rapporteur de la proposition de loi à l’Assemblée, est encore plus clair : « Les principales entreprises mondiales du secteur sont françaises, emploient plusieurs dizaines de milliers de salariés très qualifiés et réalisent 90 % de leur chiffre d’affaires à l’exportation. Dans ce contexte, le choix de la France d’une carte nationale d’identité électronique serait un signal fort en faveur de notre industrie ».

Une spécialisation à contre-temps des révolutions démocratiques

Cette prédilection pour les technologies de sécurité a conduit nos industriels a fournir des technologies de contrôle aux pires dictatures. On l’a vu avec Amesys, filiale de Bull, fournisseur d’un centre de surveillance d’internet au gouvernement lybien, ou Qosmos (dans laquelle le Fonds stratégique d’investissement (FSI) a investi 10 M€), spécialiste du filtrage de l’internet, avec un centre d’interception des échanges en Syrie. Une spécialisation qui nous détourne des « vrais » foyers d’innovation.  Si les les technologies de souveraineté sont parfois utiles et promises à un brillant avenir (maitrise de l’immigration, anti-terrorisme) elles ne sont pas au cœur de la nouvelle économie numérique. Dans la « division internationale du travail numérique », il faudrait éviter que la France ne se sur-spécialise dans les « technologies de souveraineté »,  centralisées et orientées vers le contrôle des personnes et des usages, sous peine de passer à côté des moteurs de l’innovation qui consistent à augmenter la capacité d’action des personnes .

Dés lors que nous  disposons de compétences avancées dans le domaine des technologies de sécurité, nous pourrions essayer de re-positionner nos industriels dans la mise au point de technologies de protection de la vie privée. (Privacy by design).

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