De Daniel Ellsberg au soldat Manning : du whistleblowing analogique au whistleblowing numérique

Bradley Manning est cet analyste du renseignement de 23 ans,  accusé d’avoir transmis à WikiLeaks entre novembre 2009 et mai 2010 (outre la vidéo Collateral Murder) des documents militaires américains sur les guerres en Irak et en Afghanistan et 260.000 dépêches du département d’Etat. Wikileaks les avait ensuite mis en ligne, déclenchant une tempête dans la diplomatie mondiale. Le soldat Manning encourt la réclusion à vie. Il est soumis à un régime de détention très sévère : son avocat pense que l’armée essaie d’amoindrir sa résistance pour lui arracher des éléments qui permettraient de mettre en cause Julian Assange.

Seules quelques très rares voix se sont élevées aux Etats-Unis pour contester les qualifications de trahison et de « collusion avec l’ennemi » et considérer sa démarche comme morale et légitime. Parmi elles, celle de Daniel Ellsberg, cet analyste militaire qui avait  fourni  en juin 1971 New York Times puis au Washington Post des extraits d’un rapport gouvernemental secret sur la guerre du Viêt Nam connu sous le nom de Pentagon Papers.

A 79 ans, Daniel Ellsberg, a pris fait et cause pour le soldat Manning. « I was that young man; I was Bradley Manning. I can understand Bradley when he’s going through all the documents — which are just overwhelming in number — how he feels he cannot grasp it ».

Peu de temps apres son arrestation, il a même tenté de le rencontrer en prison, pris contact avec son avocat et contribué à ses frais de défense.

Je vois trois différences entre le cas Ellsberg et le cas Manning.

• La premiére, cest qu’Ellsberg était un civil quand il a révélé les Pentagon Papers. A ce titre, il juissait de droits dont Manning n’a pas bénéficié.

• La seconde porte sur la démarche des deux hommes. Avant de se decider à livrer des documents à la presse, Daniel Ellsberg avait tenté durant 22 mois, d’alerter des parlementaires. Bradley Manning s’est contenté de récupérer des fichiers puis de les transmettre en veillant à préserver son anonymat.

Quand Bradley Manning transmet à Wikileaks la vidéo Collateral Murder, il porte a la connaissance du public un crime de guerre. S’agissant des 260 000 câbles diplomatiques, il les transmet en vrac sans en connaître contenu, même s’il a consulté quelques uns d’entre eux et pris la mesure de leur caractére explosif. Il s’en explique longuement dans les échanges qu’il aura en mai 2010 avec le hacker américain, Adrian Lamo (qui d’ailleurs le dénoncera aux autorités militaires).

La ligne de partage entre « leaking » (la « fuite » de documents) et « whistleblowing » n’est pas d’une grande clarté. A partir de quand un « leaker » est-il reconnu « moralement » (à défaut de l’être sur le plan juridique) comme un « whistleblower » ? Est-il nécessaire d’avoir préalablement alerté sa hiérarchie, ou des parlementaires, et constaté que cela n’avait aucun effet, pour que la transmission de documents à la presse devienne légitime et soit reconnue comme relevant du « whistleblowing » ?

La troisième porte sur les moyens utilisés.  En 1971, Daniel Ellsberg,  remet  au New York Times 7000 pages de documents sur la guerre du Vietnam. Ellsberg avait dû laborieusement les photocopier, durant de longs mois.  Manning n’a eu qu’à copier les documents sur un CD-ROM tout en faisant semblant d’écouter Lady Gaga. D’Ellsberg a Manning, on a passe de l’ére aanalogique à l’ére numérique.

L’existence de vastes bases de données, le courrier électronique, les plateformes type Wikileaks facilitent considérablement la tâche des leakers et des whistleblowers. Inversement, l’accès aux bases de données laisse des traces et permet aux services de police de remonter plus facilement à la source des fuites.

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