Le temps de Google n’est pas celui des bibliothèques

Google vs BNF  : un conflit de temporalités.

Les bibliothèques s’inscrivent dans la longue durée : elles ont le temps pour elles. Elles numérisent à leur rythme : lent. Un rythme de bibliothèques.

Google est pressé. Pressé d’étendre son emprise à la sphère des livres. Il prend de vitesse les bibliothèques, qui numérisent à leur rythme. Et ses concurrents : Microsoft, qui s’était posé un moment comme alternative à Google et comme « partenaire » des bibliothèques,  a lâché prise.

Google incarne un capitalisme qui voit loin. Il faudra des années pour rentabiliser ce gigantesque investissement. Google n’est pas un mécène. Il conserve un monopole d’exploitation sur les livres qu’il numérise.

Google ne numérise pas a la manière dont les bibliothèques aimeraient qu’il s’y prenne . Roger Chartier a raison : Google est un acteur du marché de l’information. Les notions de « collection », de fragment ou d’oeuvre lui sont étrangéres.

Le dialogue entre les bibliothèques et Google est asymétrique :

• Google négocie séparément avec chaque bibliothèque.

•  Les bibliothèques n’ont d’autre choix que de se soumettre aux exigences de  Google. Il y a celles qui acceptent les termes du contrat que Google leur propose et celles qui refusent.

•  Certaines bibliothéques, quand elles disposaient de collections rares ou précieuses, peuvent  peut être négocier, à la marge,  des arrangements qui leur sont  favorables. Mais sans remettre en cause fondamentalement les termes du contrat.

Numériser le domaine public : évidemment !

S’agissant des oeuvres du domaine public, je ne vois pas quel « intérêt général » s’oppose a ce que les bibliothèques mettent les ouvrages qu’elles détiennent à la disposition de Google pour qu’il les numérise. Elles en sont les dépositaires, les gardiennes : pas les propriétaires.

S’agissant des oeuvres « hors domaine public », on voit bien que leur numérisation (et leur exploitation commerciale) par Google risque de déstabiliser la filière de l’édition et les projets de livre numérique. Google numérise sans demander l’autorisation de l’éditeur. Le principe du droit exclusif d’autoriser fonde assez largement le droit d’auteur et de la relation qui se noue entre l’auteur et l’éditeur.  Je comprends que les éditeurs soient hostiles à ce que Google numérise leur livre sans leur demander leur avis. On sait aussi que si Google leur demandait leur avis, les éditeurs refuseraient de l’accorder.

Qu’en pensent les auteurs ?

Le Gouvernement a fini par se saisir du problème, avec la création d’une commission de réflexion.

Le point de vue des éditeurs va peser lourd sur les conclusions de cette commission. La Commission prendra t elle en compte le point de vue des auteurs ? Tous les auteurs : écrivains professionnels et d’occasion, universitaires, scientifiques.

Les auteurs souhaitent ils que leurs oeuvres soient numérisées et rendues accessibles par Google ou pas ? J’ai tendance à penser que dans leur immense majorité, ils y sont favorables. Numérisés et accessibles en ligne,  leurs livres accèdent à une seconde vie.

De plus, les outils de recherche de Google (type GoogleScholars) permettent de suivre le parcours d’un livre qu’on a écrit  : qui l’a repris, cité, dans quels termes ?

Etre lu, savoir que son  livre a inspiré d’autres auteurs : cela a une valeur inestimable pour un auteur.

En numérisant de manière indiscriminée livres et revues, je me demande si  Google n’est pas en train de bâtir un outil d’évaluation de la recherche et des chercheurs. Celle ci repose depuis 60 ans sur le Science Citation Index, très critiqué pour les biais qu’il introduit. Pas seulement dans les sciences humaines et sociales.

Rejoignant les analyses de Bernard Lang, j’ajoute qu’un raisonnement du même ordre devrait sans doute prévaloir pour les oeuvres orphelines. Puisque l’auteur n’a pas pu donner son autorisation (on ne le connait pas ou on ne sait pas comment le contacter,  on devrait considérer, par défaut, qu’il est favorable à ce que son oeuvre soit numérisée et rendue accessible.

Où est passé le Maître des horloges ?

Le temps réel de la réponse aux requêtes de Google, le temps court de Goggle qui prend tout le monde de vitesse, le temps moyen de la rentabilisation pour Google, le temps long des bibliothèques : les protagonistes n’ont pas les mêmes intérêts ni les mêmes horizons de temps.

Les Etats peuvent ils arbitrer entre ces intérêts et ces horizons de temps ?

Philippe Delmas (la principale, sinon la seule victime de l’affaire Clearstream, soit dit en passant) avait consacré à cette question du réglage des divers temps de l’action  un très beau livre : le Maître des horloges.

 » … si les marchés ne sont pas administrables, ils ne sont pas non plus capables de générer seuls une quelconque forme d’équilibre, non seulement social – ce n’est pas leur rôle – mais simplement économique. L’absence de toute gestion spontanée des infrastructures, l’incapacité à changer de conception du temps ou les comportements de concurrence par l’investissement le démontrent amplement. La dialectique qui oppose l’État au marché est une dangereuse nostalgie. L’Europe commence à découvrir qu’il n’y a pas de discontinuité entre l’État et le marché, mais une répartition de fait des rôles. La redécouverte des biens collectifs par les entreprises et les États, dont ils inventent en commun des formes nouvelles – comme le temps ou la technologie – constitue une véritable mutation intellectuelle « .

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4 réponses à “Le temps de Google n’est pas celui des bibliothèques

  1. Oui Google est un acteur du marché (mais les bibliothèques aussi, d’une certaine manière). Pas convaincu que les notions de “collection”, de fragment ou d’oeuvre soient étrangères à Google. Les bibliothèques ne sont pas non plus des monstres de vertus. Et Google servira les distinction car cela lui permettra de mieux coller à ses publics.

    Il n’y a pas que le dialogue entre les bibliothèques et Google qui soit asymétrique, celui avec les éditeurs l’est tout autant. Cf. l’analyse de GBS par Virginie Clayssen : http://lafeuille.homo-numericus.net/2009/09/ucleo-virginie-clayssen-les-modeles-economiques-de-ledition-numerique.html

  2. «Les auteurs souhaitent ils que leurs oeuvres soient numérisées et rendues accessibles par Google ou pas ? J’ai tendance à penser que dans leur immense majorité, ils y sont favorables. Numérisés et accessibles en ligne, leurs livres accèdent à une seconde vie.»
    Permettez-moi d’en douter: dans l’édition normale, un ouvrage n’est jamais vraiment mort. Après une longue éclipse, et il peut être réédité et valoir à nouveau à son créateur quelque argent, le fruit d’un travail aussi estimable que n’importe quel autre. J’aimerais bien voir la tête de n’importe quel pillard numériseur si l’on détournait une partie de son salaire chaque mois, sans lui demander son avis.

  3. Pingback: La douche présidentielle à 245.572 euros aurait permis à la BNF de numériser 1 million de pages…. « Travaux publics

  4. c’est vraiement du grand n’importe quoi cette histoire de douche

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