Mr Président : la Présidence au miroir d’Hollywod

Extrait du dossier de presse ARTE-Films d’ici

America’s politics would now be also America’s favorite movie, America’s first soap opera, America’s best seller.
Norman Mailer

Jusqu’aux années 90, le cinéma américain ne mettait en scène la figure du président des Etats-Unis que par intermittence.
Le POTUS (Président of United States) est désormais présent dans un très grand nombre de films. Comme personnage principal, ou au second plan.

Près d’une centaine de films et séries TV depuis le début des années 90.

Les fictions présidentielles traversent tous les genres: comédie romantique, film policier, science-fiction, film catastrophe, thriller politique… Elles mettent en scène des présidents réels (« historiques » ou contemporains) et des Présidents imaginaires (inventés de toutes pièces ou directement inspirés de présidents réels).

Le Président entraîne, à sa suite, tout un cortège de personnages: sa famille, les agents du Secret Service, le Chief of Staff, le conseiller de sécurité nationale, le Chef d’Etat Major interarmées, son équipe, certains voire tous les ministres de son Cabinet, le vice-président.

Pour bâtir leurs récits, les scénaristes font appel à des conseillers ayant travaillé à la Maison-Blanche. Ils puisent dans l’histoire récente ou dans l’actualité la plus brûlante : ils activent ou raniment des controverses de politique intérieure.

L’irréalisme des situations dans lesquels les scénaristes plongent les présidents n’exclut pas un souci scrupuleux dans la reconstitution des lieux (de l’aménagement intérieur d’Air Force One à la topographie du 1600 Pennsylvania Avenue). Ces fictions se déploient dans la quasi-totalité de la Maison-Blanche : elles nous font pénétrer dans la Bedroom présidentielle comme dans la Situation Room.

Les épreuves auxquelles Hollywood soumet les présidents, les situations dans lesquelles elle les plonge, mettent à jour les craintes, les doutes, comme la confiance en elle-même de la société américaine: son exceptionnelle vitalité mais aussi ses zones d’ombre.

Combinant extraits de films et de séries télévisées, archives, interviews, tournages sur les hauts lieux de cette géographie présidentielle, nous nous proposons d’explorer les ressorts et les recettes de cette « fabrique de présidents ».

Trois fils directeurs

Trois fils directeurs nous guident à travers l’exploration de cette « fabrique de Présidents ».

Le premier fil directeur s’inscrit à l‘intérieur de la double économie, commerciale et narrative, d’Hollywood.
Economie commerciale : pourquoi les studios produisent-ils des films Présidentiels et surtout pourquoi en produisent-ils autant ? Economie narrative : comment les Présidents sont-ils mis en fiction ?
On s’intéresse en particulier à cette logique de « récurrence » qui se met en place, de fiction présidentielle en fiction présidentielle, depuis plus de 40 ans. Récurrence des situations auxquelles le chef de l’exécutif est confronté ou qu’il doit surmonter.
Récurrence, aussi, des acteurs qui incarnent, de film en film, le Président. Récurrence, enfin, du décor de la Maison-Blanche.
Une logique quasi-feuilletonesque, qui confère aux fictions présidentielles tous les traits d’une série. Et ce, avant même que la télévision ne transforme, avec « West Wing » et « Commander in Chief » la série des fictions présidentielles en séries-TV présidentielles.

Le second fil directeur est politique. Il procède d’un constat : les fictions présidentielles au cours des quinze dernières années (et singulièrement depuis le 11 septembre) accorde une place prééminente aux prérogatives internationales et militaires du POTUS.
La « fabrique des présidents » met en scène et théâtralise le Président dans son rôle constitutionnel de « Commander in Chief ». Elles nous font vivre ou revivre les grands moments de la Guerre Froide, les « conflits de basse intensité » des années 70, les « guerres humanitaires » des années 90, les « opérations spéciales » de la lutte antiterroriste. Elles brassent, entremêlent souvent , les ennemis d’hier et ceux d’aujourd’hui.

Le troisième fil directeur nous conduit à observer les télescopages qui s’opèrent entre les « fictions présidentielles » et la vie politique réelle. On s’interroge, sur les effets proprement politiques des fictions présidentielles.

La Fabrique des Présidents

Les Pères Fondateurs avaient souhaité limiter les pouvoirs du Président. Ils seraient surpris de voir la place centrale que le Président occupe aujourd’hui dans le système politique américain. Et ils seraient surpris de découvrir toutes les choses qu’il peut faire dans les films.

Voici quelques recettes pour le succès d’une fiction.

Les acteurs-présidents

Le choix des acteurs contribue à cette impression de feuilleton.
Ainsi, Martin Sheen a interprété le Chief of Staff d’un président, Robert Kennedy, John Kennedy, avant d’incarner Josiah exécutif.
Alan Alda joue le Président dans « Canadian Bacon » (1995), puis le candidat républicain dans « West Wing », en 2006.
Cette surexposition de la figure présidentielle au cinéma se prolonge à la télévision avec « West Wing » (sept saisons, 1999-2006), « Commander in chief » et « 24 heures » (sept saisons, depuis 2001). 24 heures a d’ores et déjà « consommé » quatre présidents: David Palmer, John Keeler, Charles Logan et Wayne Palmer.

Une géographie du pouvoir : 1600 Pennsylvania Avenue

L’unicité du lieu « Maison-Blanche » renforce cette impression de « continuité » des « films présidentiels ». Plusieurs studios disposent de répliques du 1600 Pennsylvania Avenue, plus ou moins précises. « Le Président et Miss Wade » en 1995 a pu être tourné dans le décor qui avait été créé, avec un grand souci du détail, pour « Dave », en 1993. C’est ce décor de la Warner à Burbanks qui a permis de produire, au meilleur coût, le pilote de « West Wing ». Pour les besoins de « West Wing », ce décor a été agrandi et compte désormais parmi les plus imposants du monde. Il a été utilisé depuis pour les tournages de Contact, de « Mars Attacks! » et de « Independence Day ».

Dramaturgies de la Puissance: Le « Commandant en chef »

En situation de guerre, ou de crise, le centre du pouvoir se déplace vers la Maison-Blanche. Le Congrès passe au second plan. Tout remonte vers le Commandant en chef des armées. La Présidence se fait « impériale ».

La bombe atomique avait magnifié les présidents Truman et Eisenhower en maîtres du feu nucléaire. La crise des missiles et celle de Berlin confortent la posture « impériale » de John Kennedy .

Les bases de cette double dramaturgie de la Puissance américaine et de la Présidence ont sans doute été jetées par deux films produits sous la Présidence Kennedy : « Fail-Safe » et « Dr. Strangelove ». Ces deux films placent le Président au coeur d’une crise nucléaire.

En observant avec attention les fictions présidentielles, (singulièrement depuis le 11 septembre), tous genres confondus, nous voyons qu’elles accordent une place prééminente aux prérogatives internationales du chef de l’exécutif : commandant en chef des armées et chef de la diplomatie.

Le Commandant en chef va t il se ranger à l’avis des « Faucons » ou à celui des « Colombes » ?

Caractère, sang-froid, lucidité: les fictions présidentielles dressent ainsi le portrait-robot du « bon Président ». Elles invitent les spectateurs, qui sont aussi des électeurs, à réfléchir sur le type de personne idéale pour jouer ce « rôle ultime ».

Quand le réel dépasse la fiction

Les apparitions télévisées du Président des Etats-Unis mobilisent désormais des techniques directement empruntées à Hollywood. Décor en toile de fond, éclairages, angle des caméras : tout est fait pour mettre en valeur le Président. Amorcée sous Reagan, cette orchestration hollywoodienne de l’imagerie présidentielle a atteint des sommets sous la Présidence Bush. Ses conseillers en communication se sont assurés les services de Scott Sforza, un ex-producteur de la chaine ABC. Rien n’est laissé au hasard.

Sforza a confirmé que pour le discours anniversaire du 11 septembre, les équipes du Président Bush avaient loué trois barges de projecteurs Musco des équipements de lumiere habituellement utilisés pour éclairer les stades et les concerts rock géants.

Lors d’une allocution télévisée en direct du Mont Rushmore, les équipes de la Maison Blanche ont placé les caméras de manière à ce que le profil du Président s’aligne dans la continuité des quatre Présidents.

« Mission accomplie »

Tout le monde a en mémoire l’arrivée en avion du Président Bush à bord du porte-avions nucléaire USS Abraham Lincoln le 1er mai 2003. Le président y annonçait la fin des « opérations de combats majeures ». La tour de commandement du navire arborait une banderole «Mission Accomplished».

L’arrivée en jet, le choix de l’uniforme : cette mise en scène très calculée du Président en chef de guerre parmi ses troupes évoquait irrésistiblement Top Gun (mais aussi le Président Pulman d’Independence Day…)

Jonathan Turley commente cet épisode dans le film :
« George Bush inverse la façon dont sont construites les images présidentielles. Avant, c’était Hollywood qui caricaturait les présidents. Aujourd’hui, c’est comme si le président Bush amenait directement Hollywood dans le bureau ovale. »

Josiah Bartlet : la Présidence virtuelle

Certaines fictions présidentielles opèrent sur le registre de l’évasion face à une réalité politique insatisfaisante. C’est le cas de « West Wing ».
Cette série a démarré en 1999. A partir de l’élection de George Bush Jr, en 2000, « West Wing » (qui durera sept saisons) bénéficie d’audiences exceptionnelles pour une série aux scénarios sophistiqués et aux dialogues exigeants : elle suscite des phénomènes très singuliers d’adhésion dont témoignent toute une série de blogs.

Visiblement, dans cette « fiction consolatrice », une partie du « peuple démocrate » se sentait mieux gouvernée et représentée par ce Président « virtuel ». Les téléspectateurs républicains pouvaient eux aussi adhérer à un Président libéral qui faisait preuve d’autorité, et à une série qui mettait en relief des Républicains vertueux (comme l’adversaire de Matt Santos, incarné par Alan Alda, dans les épisodes 6 et 7).

Selon les mots de John Wells, producteur de « The West Wing » et auteur de nombreux épisodes clés avec Aaron Sorkin :

« Le personnage de Bartlet est devenu une synthèse de toutes nos espérances, de tous les rêves que nous avions pu faire depuis l’adolescence ; c’était la personne pour qui on avait envie de voter. Et quand on trouvait qu’on en donnait une vision un peu trop idéalisée, on faisait marche arrière. Je ne voudrais pas donner l’impression d’être d’un optimisme béat, mais on se disait que si on arrivait à montrer quelqu’un qui répondait à nos attentes, aux attentes et aux espoirs des gens, peut-être que les hommes politiques auraient envie de s’élever un peu, de tendre un peu vers cette image. Ce qui a été le cas d’ailleurs. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’hommes politiques qui sont venus visiter les studios de « West Wing » et qui se sont fait prendre en photo avec Martin Sheen ; comme si le simple fait d’être à côté de ce personnage de fiction pouvait améliorer leur propre image. »

Présidentielles 2008 : Hollywood imagine le futur

La concordance de la diffusion de la série « Commander in chief » avec la pré-candidature d’Hillary Clinton a suscité un débat sur la capacité d’une fiction à faire évoluer l’opinion américaine quant aux capacités d’une femme à présider.

Dans cette série (qui a d’ailleurs été interrompue, faute d’audience), on voit une femme accéder à la fonction suprême, suite au décès du Président. Pour asseoir sa légitimité de Chef des armées, elle est amenée à nommer un général au poste de vice-président.
Cette série n’est pas un cas isolé : l’hypothèse d’une Présidence féminine a été esquissée dans plusieurs films tout au long des années 90.

L’apparition de Présidents noirs, intègres et responsables (Morgan Freeman-Tom Beck dans “Deep Impact” ou encore à Dennis Haysbert-David Palmer dans « 24 heures ») a-t-elle préparé les esprits à la candidature de Barack Obama ?
L’élection de Matt Santos (dans la saison 7 de « West Wing ») préfigure-t-elle l’élection d’un Président latino en 2012 ou 2016 ?

Tous ces troublants chassés-croisés suggèrent que la ligne de partage entre la « politique réelle » et ses représentations filmiques est de plus en plus ténue.

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