Asymétrie et clash des civilisations militaires

Défis, menaces, conflits, ripostes, attaques, moyens, guerre asymétriques... La notion de « défi asymétrique » introduite en 1997 par la Quadrennial Defense Review (1)a suscité depuis un monceau de gloses, commentaires et de théorisations (2)…

La figure de l’asymétrie n’est pas nouvelle dans le vocabulaire militaire américain. On distingue depuis longtemps dans les académies les engagements symétriques, opposant des forces de même nature (aviation vs forces aviation, forces terrestres vs forces terrestres) et asymétriques, opposant des forces de nature différente (aviation vs forces terrestres, aviation vs marine)3. On retrouve l’asymétrie dans les textes fondateurs de la Révolution dans les affaires militaires (RMA) : celui qui maîtrise l’intégration des systèmes de renseignement-surveillance, de commandement-contrôle et de précision acquiert un avantage informationnel. Il voit sans être vu et agit sans être inquiété. Une objection couramment faite à la RMA était précisément celle de la vulnérabilité des systèmes avancés (le « talon d’Achille »).

On retrouve l’écho de cette controverse dans Joint Vision 2010 : « Notre adversaire futur le plus contrariant (vexing) serait celui qui saurait utiliser la technologie pour ameliorer rapidement des capacites en vue d’apporter des ripostes asymétriques contre nos points forts ».

La Quadrennial Defense Review, en 1997, reprend la catégorie d’asymétrie mais en rédéfinit considérablement la portée et le champ d’application : « La domination américaine dans le domaine militaire conventionnel peut encourager les adversaires à utiliser des moyens asymétriques pour attaquer nos forces et nos intérêts à l’étranger et sur le sol national. Ils pourraient chercher l’avantage en utilisant des approches non conventionnelles pour déjouer ou saper nos points forts en exploitant nos vulnérabilités. Au niveau stratégique, un agresseur pourrait chercher à éviter une confrontation militaire directe, en utilisant plutôt des moyens comme le terrorisme, les armes nucléaires, biologiques et chimiques (NBC), la guerre de l’information ou le abotage environnemental pour atteindre ses buts ».

La QDR envisage ainsi l’emploi par un adversaire de moyens asymétriques pour atteindre quatre types d’objectifs stratégiques : « retarder ou denier l’accès à des infrastructures essentielles ; perturber les réseaux de communication et de commandement ; dissuader les alliés et les partenaires potentiels d’une coalition de soutenir l’intervention des Etats-Unis ; infliger des pertes humaines plus importantes que prévues pour affaiblir notre determination. »

Le rapport annuel de l’Etat-Major interarmes retenait en 1997 trois défis asymétriques principaux : terrorisme, usage d’armes de destruction massive, guerre de l’information (4).

Un trait structurel des guerres du futur

Le National Defense Panel (qui avait été mis en place par le Congrès pour évaluer les analyses et les propositions de l’Exécutif) radicalise la notion de « défi asymétrique » pour la placer au centre de sa description du « nouvel environnement opérationnel ». « Nos ennemis présents et futurs ont tiré les leçons de la Guerre du Golfe. Ils ne vont pas se confronter avec nous conventionnellement, avec des formations blindées de masse, des forces aériennes ou des flottes navales en eau profonde, tous domaines dans lesquels nous disposons de forces écrasantes ».

Le diagnostic du National Defense Panel (NDP) creuse la métaphore : « Ils aligneront leurs points forts face à nos points faibles. Leurs forces ne seront pas le miroir des nôtres ». Le NDP « durcit » le diagnostic. L’asymétrie n’est pas seulement une dimension possible de la guerre conventionnelle : c’est un trait structurel des guerres à venir.

Le NDP mobilise la notion de défi asymétrique pour passer au crible (et critiquer) les principales options de la QDR . En soulignant que les futurs adversaires auront tiré les enseignements de la Guerre du Golfe, le NDP met en doute l’hypothèse des deux « guerres majeures de théatre » de type Irak-Corée qui fonde la structure des forces.

Le NDP met aussi en doute les options de la QDR en matière de présence permanente des forces et des installations outre mer (« Nos compétiteurs potentiels pourraient (…) utiliser les les armes de destruction massive et les missiles pour neutraliser les ports, bases et ressources prépositionnées, (…), viser les installations fixes ») . Et plaide pour de nouvelles approches en matière de projection de force : « Nous devons être capables de projeter nos forces plus vite dans des zones ou nous n’avons pas de forces stationnées. (…) Les forces déployées à l’avant devront opérer de maniere dispersée. Elles n’opéreront pas à partir de bases fixes pour s’approvisionner, mais devront s’appuyer sur une combinaison de nombreux petits points dispersés d’approvisionnement. »

Face à des défis évolutifs et à des « adversaires adaptatifs », le NDP recommande de renforcer les capacités asymétriques (mobilité, en premier lieu) des forces américaines.

Elever le coût d’entrée pour les interventions

Le rapport anuel de l’INSS consacre en 1998 un chapitre entier aux menaces asymétriques. La question centrale, c’est le risque de voir la supériorité américaine mise en échec par des « réponses politico-militaires spécifiquement conçues pour (la) surprendre et (la) contrer » .

L’INSS propose une définition assez large de l’asymétrie, au delà de la seule dialectique supériorité vs vulnérabilité :  » les menaces asymétriques sont une version du combat déloyal, qui peut inclure la surprise, dans toutes ses dimensions opérationnelle et stratégique, et l’emploi d’armes de manière non planifiée.. Par combat déloyal on doit entendre aussi la stratégie qui consiste à transformer le terrain ou se déploie le conflit ». L’INSS évoque pêle-mêle la doctrine de l’OTAN de premier emploi du nucléaire pour compenser la supériorité conventionnelle de l’URSS, le déploiement de missiles et d’armes nucléaires tactiques soviétique à Cuba en 1962, le terrorisme par procuration utilisé par des états islamiques, la prise en otage du personnel ONU par les serbes en 1994-95 pour dissuader l’Otan, l’exploitation par la Corée et le Nord-Vietnam de leur alliance avec la Chine et l’URSS nucléaires pour limiter les options de l’escalade militaire américaine…

L’INSS distingue quatre options pour ceux envisagent de défier les forces américaines :

  • acquisition d’armes de destruction massive et de missiles ballistiques à longue portée.
  • acquisition de systèmes de haute technologie (« compétiteur de niche »)
  • l’exploitation des armes cybernétiques pour incapaciter les systèmes logistiques militaires ou pour s’en prendre aux infrastructures nationales d’information
  • le choix de combattre dans des environnements (comme les grandes villes ou la jungle) qui dégradent les capacités américaines à détecter et atteindre des cibles militaires.

L’INSS réintègre la notion d’asymétrie dans son travail habituel d’évaluation des adversaires potentiels. Il explore l’emploi que pourraient faire des approches asymétriques les quatre grandes familles d’adversaires : grands états en transition (5), « états bandits », « états faillis » , criminels transnationaux. Dans tous les cas, l’usage de moyens asymétriques aurait pour effet « d’élever le coût d’entrée » pour les interventions américaines.

L’asymétrie : un espace de débat

La dernière conférence de l’Army War College, en juin 1998, etait entièrement consacrée à l’examen des « défis asymétriques » (6). L’Army War College avait invité, aux côtés de Ralph Peters (7) et de Charles Dunlap (8) et d’historiens, des experts civils et militaires (en terrorisme, cyberwar, armes chimiques, armes biologiques, contre-prolifération) pour répondre à la question : l’Amérique peut elle être vaincue ?

Thèmes d’intérêt, références (Sun Tzu, Huntington, Keegan, Clausewitz, Toffler), représentations : la litterature « asymétriste » est hétéroclite. Plus qu’une école, c’est un espace de débat qui se structure, un champ de questionnement unifié par un double diagnostic.

Premier diagnostic : Personne n’ affrontera les Etats-Unis de front (force to force) alors qu’on peut le faire, asymétriquement, au moindre coût. Le recours aux moyens asymétriques n’est pas une hypothèse de travail, mais une certitude.

Second diagnostic : si certains auteurs évoquent l’hypothèse d’une « surprise stratégique » , voire même d’une « défaite » (un Hiroshima cybernétique, le « takedown »), ce que la plupart des asymétristes prévoient, redoutent ou font mine de redouter, c’est la « paralysie stratégique ». En élevant le coût de l’intervention, les stratégies et tactiques asymétriques pourraient « dissuader » le leader d’exercer localement (voire globalement) son leadership.

Sous cet angle, la littérature asymétriste met en doute l’orthodoxie de la supériorité (logistique et matérielle, à tendance autiste, ou jominienne) pour penser (et restaurer) la dialectique logicielle (bilaterale, à tendance clausewitzienne) du conflit.

La technologie comme instance principale du risque et de l’avantage asymétriques ? Ce point de vue est violemment récusé par de nombreux auteurs, qui privilégient l’instance « culturelle » ou « psychopolitique » de l’asymétrie (Dunlap, Peters).

L’asymétrie est-elle une tendance au sein de la guerre conventionnelle ou constitue-t-elle la forme (ou la structure) des guerres à venir ? Le premier point de vue (l’asymétrie-tendance) reste compatible avec l’orthodoxie officielle (« faire face aux défis et menaces asymétriques dans le contexte de la guerre conventionnelle »). Le second (l’asymétrie-structure) s’en éloigne en pointant l’émergence de la guerre asymétrique comme la seule forme de guerre tenable, jouable, face aux Etats-Unis.

En décrétant la caducité des guerres conventionnelles, certains théoriciens de l’asymétrie proposent une nouvelle grammaire stratégique. Si la grammaire (orthodoxe) de la « supériorité » est compatible avec le projet clintonien de « mise en forme du monde » (« shaping »), celle qui se cherche autour de la « guerre asymétrique » (comme forme dominante ou nouvelle de la guerre) entre plutôt en résonance avec le paradigme huntingtonien du clash des civilisations. Ou plutôt sa déclinaison keegano-creveldienne : le clash (asymétrique) des civilisations militaires.


Publié dans Défis asymétriques et projection de puissance Cahier d’études stratégiques n° 25-2ème trimestre 1999

Notes :

[1] Cohen, William S. (1997, May). The Quadrennial Defense Review . http://www.fas.org/man/docs/qdr/

[2] Tucker, Jonathan B. (1997). Asymmetric warfare : an emerging threat to U.S. security. The Quadrennial Defense Review Commentaries http://www.comw.org/qdr/tucker.htm Pillsbury, Michael. (1997). Chinese views of future warfare : implications for the intelligence community http://www.herald.com/extra/archive/chinarep.htm

Challenging the United States Symmetrically and Asymmetrically : Can America Be Defeated ? Army War College’s Ninth Annual Strategy Conference. US Army War College.1998.

John Troxell, Force planning in an era of uncertainty : TWO MRC as a force sizing framework. Stategic Studies Institute. 1997.

Neal, GEN Richard I., USMC. (1997, autumn). Planning for tomorrow’s conflicts : a recipe for success. Naval War College Review , vol. L,

(4). Jeffrey Record , The creeping irrelevance of US Force planning, US Army War College, 1998

[3] Les engagements asymétriques « peuvent être extrêmement léthaux, surtout si la force attaquée n’est pas préparée à se éefendre contre ce type d’ attaque » . Joint Warfare of the Armed Forces Joint Pub 1, 1995.

[4] National Military Strategy : A Military Strategy for a New Era (1997)

[5] Nouvelle categorie qui remplace désormais celle de « peer competitor » : c’est naturellement de la Chine et de la Russie qu’il est question ici.

[6] Challenging the United States Symmetrically and Asymmetrically : Can America Be Defeated ? Army War College’s Ninth Annual Strategy Conference

[7] Ralph Peters, lieutenant-colonel aujourd’hui à la retraite, a passé quelques années au Pentagone à étudier les « guerres du futur ». Auteur de fictions politico-militaires, c’est un penseur extrêmiste de la guerre, trés apprécié dan le corps des officiers pour les chroniques provocantes qu’il publie tous les ans dans Parameters.

[8] Le colonel Charles Dunlap s’était fait connaître par un article provocant en 1993 : The origins of the american military coup of 2012.

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