Rogue states

Avant même l’effondrement de l’URSS, les stratégistes américains pointaient le doigt vers un petit nombre Etats perturbateurs : Iran, Libye, Corée du Nord. Menaçant pour leurs voisins, ils étaient accusés de recourir au terrorisme, ou de chercher à se doter de capacités nucléaires.

Après la disparition de l’URSS, ces Etats ont été regroupés sous la catégorie unifiante de « rogue states ». Et collectivement érigés au rang d’ennemi.


Vis à vis de ces états, le discours stratégique américain oscille entre deux démarches : analytique (black list) ou agrégeante (catégorie stratégique unifiante).

  • La première démarche consiste à tenir à jour et a réviser périodiquement la « black list » des états dangereux ou hostiles : il s’agit de designer » nommément, individuellement, à l’opinion intérieure et a l’opinion internationale, preuves a l’appui, l’un ou l’autre de ces états en vue de les isoler diplomatiquement, de les sanctionner.

Inscrire ces Etats sur la « black list » implique un effort minimal d’objectivation : définition de critères objectifs : financement ou recours au terrorisme, détention ou acquisition d’armes de destruction massive.

  • La seconde démarche consiste à regrouper ces états et d’autres sous une catégorie globale et unifiante. »Rogue states », « backlash states » , « outlaw states », « bullies ». Cette démarche unifiante, amorcée au lendemain de la Guerre du Golfe, réactivée par la crise coréenne, s’est rapidement imposée dans la communauté stratégique américaine.

Elle apportait une réponse à la question de l’ennemi : si la Libye ou la Corée ne constituent pas, individuellement, une menace crédible pour les Etats Unis, leur agrégation constitue une « menace » comparable à ce que fut, dans le passé, l’Union Soviétique. ( 1 ) . « L’empire soviétique a été remplacé par quelque chose de très différent – un Irak, une Corée du Nord, d’autres démons et dangers de nature régionale.  » (Général Colin Powell, 1er septembre 1993. ).


La diversité des approches terminologiques n’exprime pas de réel désaccord. Les soucis de démonisation, de dramatisation et de disqualification sont plus marqués dans le choix des épithètes « outlaw » ou « rogue » (brigand, bandit, criminel) .

Anthony Lake, en avançant le terme de « backlash state » préfère caractériser ces états de manière socio-historique : des états à contre-courant de l’histoire ( des grumeaux), qui s’opposent à l’extension de la démocratie et qui refusent l’économie de marché.


La catégorie unifiante des « rogue states » combine plusieurs diagnostics :

  • militaire : potentiel militaire conventionnel, détention d’armes nucléaires, biologiques ou chimiques, possession de missiles a courte ou longue portée
  • géopolitique : ambitions hégémoniques dans une région, l’existence de contentieux avec des voisins, visées territoriales…
  • politique : régime politique et mécanismes de décision : un despote, une dictature militaire se lanceront plus facilement dans une aventure militaire qu’une démocratie.
  • économique : poids de l’Etat dans l’économie
  • psychopolitique : (ir)rationalité imprévisibilité des dirigeants ( hubris).

Plus ouverte, plus élastique, elle intègre des états proliférants (Pakistan) et des états « rebelles » (Cuba), des dictatures post communistes (Serbie, Syrie).

Elle constitue aussi une grille de lecture sur le devenir de l’Etat du monde et des nations. Il y a des aspects et des potentialités « rogue » en Chine et en Russie.


Publié dans Nouvelle pratique des alliances Cahier d’etudes stratégiques n° 20 – 2ème trimestre 1997

Notes :

[1] C’est une démarche du même ordre qu’on retrouve dans le scénario des deux conflits régionaux et dans l’équation deux puissances régionales (deux équivalents-Irak) = une puissance globale. ( Cf Base Force en 1990 et Bottom Up Review en 1993)

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