Archives mensuelles : octobre 1996

Le principe de réciprocité : comment Clinton a refondé en 1992 le programme démocrate

Article paru dans Veille Sociovision 12 (Mai 1993)

Pendant la campagne des élections municipales à New York, en 1989, un journaliste posa à tous les candidats la même question : qu’est-ce que la société doit à un enfant de quinze ans et que doit cet enfant à la société ? Tous furent capables de répondre au premier volet de la question ; le second volet laissa la plupart d’entre eux perplexes.

Cette question était perçue il y a quatre ans comme une question « tordue », embarrassante.

La réponse à cette question était au coeur du programme et de la campagne de Bill Clinton.

En Europe, la presse a focalisé son attention sur le volet économique du projet clintonien : le programme de relance, la réduction du déficit budgétaire, l’amorce d’une politique industrielle, l’investissement dans les infrastructures, le durcissement des relations commerciales.

En fait, le projet clintonien était beaucoup plus global : sociétal.

Ses trois thèmes du changement, de l’investissement et de la responsabilité (ou réciprocité, ou obligation mutuelle) se nourrissaient de l’observation d’une floraison d’innovations mises en oeuvre au niveau des Etats depuis trois-quatre ans.

Une lecture attentive des travaux d’un grand nombre de think tanks démocrates, et notamment du Progressive Policy Institute et du Democratic Leadership Council, tous deux proches de Bill Clinton, donne la mesure du bouillonnement intellectuel qui a préparé son élection et surtout l’ambition des néo-démocrates qui se proposent d’étendre et généraliser les innovations institutionnelles les plus opérantes.

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Information et performance globale …

Article paru dans le Monde Diplomatique Avril 1993 sous le titre « L’information clé du pouvoir ? »

Être performant, en économie, signifie-t-il désormais être informé ?

La question se pose à nouveau à la lecture d’un récent rapport du commissariat général du Plan. [1] Ses auteurs proposent en effet de placer les années 90 sous le signe de la « performance globale » : formation, innovation, attractivité du territoire, réseaux de communication, mesures fiscales visant à orienter l’investissement vers les entreprises.

Le programme du président William Clinton ne dit pas autre chose. Parmi les cinq éléments-clés de la « performance globale » retenus par le Plan, trois relèvent de ce que les économistes appellent l’information.

La performance, parce qu’elle intègre une telle dose d’information, dès lors, devient « informance ». Elle est, en effet, le résultat de la densité et de la fluidité des échanges d’informations entre les services de l’Etat et les entreprises ; entre les entreprises ; entre l’Etat et les citoyens ; entre les citoyens et les entreprises ; voire, au sein de l’Etat, entre exécutif et législatif, ou entre administrations. Dans cette démarche globale, le Japon et les Etats-Unis, chacun à sa manière, semblent avoir pris une nette avance sur leurs concurrents.

L’abondante littérature consacrée au « modèle » japonais accorde une place de premier plan à son ingénierie de l’information, dont la description est devenue une discipline en soi. Experts et chercheurs spécialisés oscillent entre deux approches.

La première, que l’on pourrait qualifier de « culturaliste », est centrée sur la mise en évidence d’une conception spécifiquement nippone de l’information, qui serait enracinée dans l’histoire.

La seconde décrit les phénomènes de mobilisation de l’information, les institutions qui la mettent en mouvement, les modes d’organisation qui assurent sa circulation.  ( 2 )

Les Japonais, de leur côté, sont peut-être plus conscients des défaillances et des opacités de leur dispositif, et notamment du conformisme de leur presse, de sa connivence avec les institutions, du verrouillage assuré par les clubs de la presse, qui monopolisent et filtrent les nouvelles.

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Jurassic Park, théorie du Chaos et pédagogie de la complexité

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Note parue dans Veille Sociovision 13 (Décembre 1993)

Beaucoup de choses ont été dites sur Jurassic Park.

  • Son budget initial (80 millions de dollars, amortis en quelques jours), le budget de publicité de 90 millions de dollars, l’orchestration savante de la diffusion des produits dérivés, le record historique d’entrées et de recettes (un milliard de dollars).
  • La qualité des effets spéciaux, la combinaison des techniques d’animation de marionnettes grandeur nature avec celle de l’image de synthèse, annonçant une nouvelle génération technique de films…
  • Le succès du film, la « dinomania », réactive aussi l’interrogation sur l’étrange fascination qu’ont exercé et que continuent d’exercer les dinosaures sur les enfants.
  • Enfin, le film a suscité une vive controverse en France, tant il incarnait (en pleine négociation du GATT) l’invasion de la culture américaine.

Il y a cependant deux autres raisons de s’intéresser à Jurassic Park.

  • Jurassic Park illustre l’accélération du cycle de diffusion des théories scientifiques. La théorie du chaos prend forme dans les années 60, se propage à la périphérie de diverses disciplines dans les années 70. Les premiers ouvrages de vulgarisation paraissent des la fin des années 80. Le roman « Jurassic Park » de Michael Crichton parait en 1991. Le film sort deux ans plus tard.
  • Les lecteurs du roman Jurassic Park se comptent en centaines de milliers. Ceux du film en dizaines de millions . En d’autres termes, le film aura porté à la connaissance d’un trés large public dans 43 pays quelques notions élémentaires de théorie du chaos et plus généralement les outils conceptuels qui permettent de se représenter les phénomènes complexes.

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CNCL, gérer l’agonie

Article paru dans le Monde du 2 juillet 1988

Comme si la CNCL n’existait plus ! Le débat public sur l’audiovisuel semble focaliser sur l’institution qui lui succédera. Qui n’a pas son idée sur sa dénomination, sa composition, son mode de désignation ? Les équipes multiples qui travaillent sur ce dossier doivent déployer des trésors d’imagination pour concilier les quatre paramètres d’une bonne régulation de l’audiovisuel : indépendance, autorité, intelligence, durée. La quadrature du cercle. Mais à privilégier la dimension institutionnelle, on s’expose à faire l’impasse sur trois paradoxes :

  1. Alors qu’il est urgent de doter l’audiovisuel d’une instance de régulation légitime, il faut résister à la tentation de précipiter sa mise en place. Mais combien de temps durera l’interrègne ?
  2. Alors que la CNCL est disqualifiée, elle conserve légalement la charge de l’audiovisuel : quel usage la CNCL fera-t-elle donc de son pouvoir avant que la nouvelle instance ne voie le jour ?
  3. Quand la CNCL aura disparu, les autorisations qu’elle a octroyées lui survivront : la nouvelle institution n’aura-t-elle d’autre horizon que la charge de la maintenance d’une situation de fait accompli ?

Autant de questions, de périls, qu’il ne faudrait pas sous-estimer, mais devant lesquelles les pouvoirs publics possèdent quelques remèdes.

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Japon : l’archipel de l’information

L’archipel de l’information, en collaboration avec Thierry Ribault Publié dans « Allemagne-Japon, les deux titans » Manière de Voir, Mai 1991.

Le Japon est au premier rang dans l’industrie, l’électronique et désormais dans la finance. Pour s’imposer comme puissance économique globale et légitime, le Japon doit encore relever trois défis.

  • Le premier d éfi est scientifique : apres avoir industrialisé avec génie les découvertes faites en Europe et aux Etats Unis, le Japon doit accroitre son effort dans le domaine de la recherche fondamentale.
  • Le second est logiciel : le Japon domine les circuits intégrés et les composants mais il aborde seulement l’industrialisation du développement des progiciels.
  • Le troisième est informationnel : l’ouverture à l’étranger de ses gisements de données.

Cette triple montée en puissance du Japon dans la division internationale du travail scientifique, dans l’industrie du logiciel et sur les marchés de l’information se heurte à de nombreux obstacles, en particulier éducatifs et linguistiques : pénurie de chercheurs, pénurie d’ingénieurs informaticiens, faible efficacité du système éducatif en matiere d’enseignement des langues étrangères. Si le Japon est tenté d’exporter sa langue, force est de constater que les initiatives dans ce domaine sont encore timides et limités les résultats. On comprend mieux l’intensité des efforts que le Japon déploie dans l’ingénierie linguistique et la traduction assistée par ordinateur.

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« Equipements collectifs » de pensée et techno-démocratie

A propos des « technologies de l’intelligence » de Pierre Levy

Pierre Levy : Les technologies de l’intelligence, L’avenir de la pensée à l’ère informatique. La Découverte, 1990, Paris

 

Depuis Husserl, Heidegger et Ellul, la technique est devenue question de philosophie : Essence de la technique, Systeme Technicien, Rationalité Occidentale. Puissance mauvaise, autonome, fatale, inéluctable et détachée du devenir collectif de l’humanité.

Pour Pierre Lévy, il n’y a pas de Technique en général, « mais un champ ouvert de technologies, conflictuel et partiellement indéterminé ». Lire la suite

L’Etat comme machine informationnelle (1994)

Tout État organisé collecte des renseignements et conserve des documents qui forment vite des séries volumineuses : les premiers recensements et cadastres, les premiers codes, les premières archives diplomatiques datent de l’antiquité. Les bureaucraties impériales enregistraient non seulement le passé mais le présent, accumulant et conservant non seulement les actes proprement administratifs (documents), mais aussi les informations sur les lieux et les ressources, sur les biens et les personnes.

L’information a de tous temps été une affaire d’État, mais elle relevait classiquement de l’intendance.

  • La constitution de l’État moderne (état de justice, état de finance, état de police) s’est traduite par le lancement et l’entretien de « grands travaux informationnels », visant à améliorer la connaissance du pays (et non plus seulement à dénombrer les hommes et les ressources pour gérer les populations, lever l’impôt ou assurer le recrutement de l’armée).
  • La connaissance et la surveillance de la production de richesses et des populations (statistique), du territoire (cartographie), des comportements des personnes, citoyens et étrangers (police), de l’état de santé des populations (« médecine d’état », santé publique, épidémiologie), de l’environnement international et des menaces stratégiques (diplomatie et services de renseignement) ont mobilisé, depuis le XVIII ème siècle des moyens croissants.

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