Archives mensuelles : janvier 1996

Havas ou les arcanes du pouvoir (compte-rendu)

(Compte-rendu publié dans le Monde Diplomatique, Janvier 1993)

En explorant le passé tumultueux de l’agence Havas, Antoine Lefébure 1 nous propose une véritable archéologie de ce qu’on appelle aujourd’hui « les industries de la communication ».

Solidement documenté, il met en lumière les connivences et les complicités qui ont rendu possible la naissance des agences de presse. Avec le portrait de Charles Havas, négociant avisé, agent de Fouché, espion occasionnel et inventeur de la première agence de presse internationale, on prend la mesure des équivoques qui pèsent sur des activités qui vendent de l’information aux uns, de l’audience aux annonceurs, tout en négociant avec les uns et les autres (pouvoir politique, milieux financiers, intérêts étrangers) leur capacité d’influence sur l’opinion.

En mettant en relief des liens de l’agence Havas avec les milieux financiers, les intérêts croisés, la confusion des genres dans l’exercice de plusieurs métiers (l’agence rédige les dépêches, la régie collecte la publicité rédactionnelle clandestine et répartit les budgets de publicité), cet ouvrage apporte des éclairages troublants sur la vie financière et le lancement des emprunts et, au-delà, sur la vénalité des milieux dirigeants et de la presse jusqu’à la seconde guerre mondiale. Si les ancêtres de nos « groupes multimédias » se livrent, dans les « zones grises » du pouvoir, et sur fond de corruption, à une concurrence sans merci, ils font preuve d’un sens aigu de l’innovation ; ainsi, l’agence Havas, pionnière dans le commerce des nouvelles internationales, puis dans la publicité, fut longtemps à l’affût de tout ce qui pouvait accélérer la circulation des messages : télégraphe, TSF, câbles sous-marins. Dans les derniers chapitres, Antoine Lefébure (qui fut directeur de la prospective d’Havas au début des années 80) évoque les grandes et petites manoeuvres d’un groupe qui, ayant renoncé à inventer (à l’exception notable de Canal Plus), se perpétue, depuis sa privatisation, comme une holding sans projet.

Notes :

[1] Antoine Lefébure, Havas, les arcanes du pouvoir , Grasset, Paris, 1992, 406 pages, 148 F.