Fragilités britanniques

La sortie de la livre du système monétaire européen a marqué symboliquement le décrochage de la Grande Bretagne par rapport au couple franco-allemand. La presse anglaise a donné un large écho aux statistiques selon lesquelles le PIB italien avait désormais dépassé le PIB britannique. Dans un raccourci saisissant, la notion de « Britalie » résumait la dérive du pays.

Début 1993, le Daily Telegraph publiait un sondage.

• La fierté d’être britannique avait reculé pour 54% des britanniques. Parmi les motifs de fierté, l’histoire et l’héritage arrivaient en tête, mais seulement avec 10% des réponses: 39% ne voyaient aucun motif de fierté.

• Surtout, un britannique sur deux était disposé à émigrer. Perpétuation d’une tendance des britanniques à échapper aux tensions et aux rigidités de la société, perte de confiance dans l’avenir du pays, ou contre coup de la récession ?

1) De toutes les sociétés d’Europe Occidentale, la société britannique est sans doute aujourd’hui la plus fragilisée et la plus inquiète .

• Le pouvoir d’achat des britanniques est tombé en 1991 en dessous de la moyenne communautaire.

• De 1979 à 1989, les familles les plus pauvres (les 10% de bas de l’échelle des revenus) ont vu leur revenu réel diminuer de 6%. Le nombre de personnes vivant dans un état de pauvreté est passé de 5 à 12 millions d’habitants. 400 000 britanniques n’ont pas de logement et trouvent un abri là ou ils peuvent

• La publication fin 1992 des résultats d’une enquête auprès de 4622 établissements scolaires avait mis en relief les inégalités criantes entre écoles publiques et privées au plan des budgets et de la qualité de l’encadrement: les taux d’échec scolaire sont cinq à dix fois plus élevés dans les écoles publiques.

• Le seuil des trois millions de chômeurs a été franchi début 1993.

C’est dans ce contexte qu’est intervenu en février 93 dans un faubourg de Liverpool le meurtre d’un bébé de deux ans par deux enfants de dix ans. Les deux enfants, issus de familles à problèmes, bien connues de services sociaux (l’un d’eux a 7 frères et soeurs, leurs pères sont partis depuis longtemps) et des tribunaux de Liverpool (une mère alcoolique et l’autre prostituée) a traumatisé une ville qui compte 17% de chômeurs. Amplifié par la presse, ce meurtre horrible a traumatisé la société britannique plus gravement que le drame du Heysel en 1985 ou le carnage du stade de Hillsborough en 1989.

2) Le thatchérisme comme projet de transformation des mentalités

Les contre-performances de l’économie britannique hantent les gouvernements depuis 1945. Certains font même remonter cette « maladie de langueur » à la première guerre mondiale, d’autres encore à 1880, voire à 1851, depuis la fermeture de l’exposition Universelle à Londres.

Les diagnostics en sont multiples: condescendance depuis des siècles à l’égard du commerce que les réalisations de la révolution Industrielle n’ont jamais effacées, rejet de la modernité d’un pays trop attaché à son passé glorieux, hégémonie de la capitale londonienne sur le tissu industriel, subordination de l’économie à la City, idéalisme britannique qui accorde une importance démesurée à l’éducation libérale de la personne par rapport à la formation économique ou technique de base, divorce des deux cultures littéraire et scientifique, rigidité de la division des classes, âpreté des luttes sociales…

 Au cours des années 60 et 70, la Grande Bretagne était à la traîne de la plupart des pays européens qu’il s’agisse du taux de croissance, de la productivité ou du niveau de vie. Ni les conservateurs, ni, a fortiori les travaillistes ne semblaient être capables de réformer le modèle socio-économique édifié au lendemain de la guerre. C’est dans cette situation de blocage institutionnel (et d’ingouvernabilité) que Mme Thatcher parvint au pouvoir. « Depuis trente ans, toute notre vie politique tendait vers le collectivisme. Les gens ont oublié que la société est faite d’individus. Alors ils se demandent: est ce que je compte, suis je important? La réponse est oui, bien sur. C’est pourquoi mon objectif principal n’est pas de prendre certaines mesures économiques: la politique économique n’est qu’une méthode: l’objectif est de changer le coeur et l’âme de la nation. » [1]. Le diagnostic était radical : la « maladie britannique » était en premier lieu « socioculturelle », comme son traitement : transformer les « mentalités ». Une transformation par le haut, par le rétablissement de l’autorité de l’Etat mais surtout par la libération des forces du marché: restauration de la discipline monétaire, limitation du pouvoir des syndicats, vente des monopoles d’état, instauration de la concurrence.

3) La dynamique du changement a suscité en Grande Bretagne des contre-réactions plus vives que dans les autres pays d’Europe Occidentale.

Au lendemain de la guerre, « avec le retour de ces millions de soldats sur le marché du travail, il semblait évident que la société d’avant guerre ne pourrait résister à la pression du changement. » [2] Les évolutions de l’immédiat après guerre furent d’abord socio-politiques, avec l’émergence de l’Etat-providence. « L’instauration de la Sécurité Sociale consacrait le retour à une certaine prospérité. La mortalité infantile reculait et les gens se mirent à vivre plus longtemps. »  Le rationnement se prolongea jusqu’en 1954; c’est alors que s’amorça la croissance, distribuant les richesses dans toutes les couches de la société. « L’approvisionnement en eau, gaz et électricité pour chacun figuraient parmi les objectifs nationaux. La consommation décolla, favorisée par les nouvelles facilités de paiement et de crédit. Pendant cette période, l’amélioration de la qualité de la vie prit le pas sur la prospérité matérielle. Les gens ordinaires accédèrent pour la première fois à certaines formes de confort et de luxe. Tous ces événements stimulèrent l’émergence d’un polysensualisme, impensable chez les générations précédentes. »

Les mouvements de contestation, l’émergence d’une contre culture « jeune » et une vague d’innovations artistiques et musicales placèrent même la Grande Bretagne à la pointe du changement en Europe occidentale. Nos collègues d’Applied Futures soulignent la convergence des évolutions socioculturelles en Grande Bretagne et dans les autres pays d’Europe Occidentale.

Nous aurions tendance à mettre l’accent sur les difficultés particulières de la société britannique à assimiler l’ensemble de ces évolutions: les tensions générationnelles ne s’y résorbèrent pas comme dans les autres pays européens. Ainsi, la floraison de la pop culture et la « société permissive » heurtèrent de front une large fraction de la société, restée attachée aux valeurs victoriennes. Simultanément, un grand nombre d’ouvriers percevaient confusément qu’un certain nombre de ces évolutions (les valeurs véhiculées par la contre culture jeune, le nombre croissant des femmes au travail, le développement des emplois tertiaires) ébranlaient les réseaux de solidarité qui leur avaient permis de conquérir une influence.

Déjà menacés dans leur cohésion par le transfert des emplois industriels vers les campagnes du Sud et par l’afflux d’un grand nombre d’immigrés en provenance des anciennes colonies, un grand nombre d’ouvriers se crispèrent et rejetèrent les valeurs de leurs enfants. Alors que les solidarités ouvrières s’atténuaient en Europe Occidentale, elles se durcirent en Grande Bretagne.

4) Le thatchérisme a capté l’aspiration des britanniques au changement, tout en s’appuyant sur les exigences de retour aux « valeurs traditionnelles »

Le modèle socio-politique installé dans l’après guerre par les travaillistes, s’était progressivement désajusté par rapport aux mentalités des gens ordinaires. A la fin des années 70, les britanniques exigèrent des services publics plus d’efficacité. La rigidité du système syndical bridait la vitalité d’un nombre croissant de salariés. Enfin, le Welfare s’avérait pénalisant pour l’économie et impuissant à réduire les inégalités.

Mélange d’intuition et de conviction, le succès de Mme Thatcher est d’avoir su capter les tendances de la société britannique, notamment à travers le thème du « choix ». En ce sens, les succès électoraux répétés des conservateurs présentent un aspect contradictoire : ils furent portés par l’aspiration d’un grand nombre de britanniques au changement mais aussi par les contre-réactions aux bouleversements des années 60-70.

Quant aux échecs électoraux répétés des travaillistes, ils sont symétriques des succès conservateurs : le Labour s’avéra incapable de se situer par rapport à l’évolution des mentalités. A travers la personnalité de ses militants locaux (de moins en moins ouvriers et principalement composés d’enseignants, d’étudiants et d’employés des services publics) et les initiatives des municipalités qu’il contrôlait, le Labour s’inscrivait à la pointe la plus avancée de certaines évolutions (le féminisme, l’écologisme, la « libération des moeurs) : il heurtait alors les gens ordinaires (parents, provinciaux) qui attendaient un changement plus maîtrisé. Simultanément, il devait tenir compte des exigences des syndicats et de ses bases ouvrières , mais il s’inscrivait alors à contre-courant des aspirations majoritaires au changement, en premier lieu les aspirations à l’atténuation de la division en classes.

5) L’empreinte du thatchérisme sur les mentalités reste superficielle

Le thatchérisme gouvernemental a atteint un grand nombre des objectifs socio-économiques qu’il s’était assigné [3]:

• Les syndicats sont passés de 12 millions à 8 millions d’adhérents, de 39% à 21% de la population adulte, de 53% de la population active à 38%

• Les journées de grève, qui culminèrent en 1979 à 29,5 millions ont chuté à 4 millions en 1989

• Plus d’un million de locataires de logements sociaux en sont devenus propriétaires, la proportion des propriétaires passant de 52% à 66%

• De 1979 à 1989, la consommation des ménages a progressé de 3,1% par an, en termes réels, contre 1,3% pendant la récession de 1973-1979, 2,9% pendant la longue expansion de l’après guerre (1951-1973)

• Dans les années 80, le pouvoir d’achat réel des britanniques progressa plus vite que celui des autres européens: 25% entre 1980 et 1988, contre 3,5% en Allemagne et 2,3% en France

• Les deux tiers du secteur industriel public ont été privatisés, pour une valeur de 37 milliards de livres

• 21% des britanniques (dont 26% de syndiqués) détiennent désormais des actions (contre 6% en 1979)

Si le système économique et social n’en a pas moins été profondément et durablement, il semble bien, en revanche, que l’adhésion aux valeurs promues avec détermination par les conservateurs soit restée largement superficielle.

• Si 69% des britanniques sont aujourd’hui propriétaires de leur maison. seuls 29% des britanniques considèrent qu’ils appartiennent à la « classe moyenne » et 65% estiment à la classe ouvrière. Seuls 6% refusaient de se « classer ».

• L’adhésion aux valeurs libérales, très nette, au début des années 80, marque le pas avec la récession : ils ne sont plus que 29% à estimer que moins l’État intervient, mieux l’économie se porte ». Une large majorité estime désormais que le gouvernement devrait contrôler les prix et subventionner l’industrie, qu’il devrait financer des projets créateurs d’emplois (84%) , contrôler le crédit (81%) et les exportations (67%).

• Quand on demande aux britanniques comment une entreprise largement bénéficiaire devrait employer ses profits, 42% estiment qu’elle devrait investir, 39% qu’elle devrait augmenter les salaires, 14% qu’elle devrait baisser les prix pour les consommateurs et seulement 3% que les bénéfices devraient être reversés aux actionnaires ou aux managers.

• L’image des syndicats s’est rétablie: seuls 24% estiment que les syndicats ont trop de pouvoir. 59% estiment que les syndicats font un bon travail pour leurs membres, 75% que les syndicats sont essentiels pour la défense des salariés.

• Si le taux de syndicalisation a reculé de 53% à 38% de la population active, cette évolution est plus marquée dans le secteur privé (30% d’adhérents) que dans le secteur public (70%). Désormais dominé par les agents de l’état, le syndicalisme britannique tend aussi à se féminiser et se concentre chez les cols blancs. Les 2/3 des membres de la principale fédération syndicale, Unison (salariés des collectivités locales et de la santé, 1,5 million de membres) sont des femmes: un grand nombre d’entre elles sont occupés à temps partiel.

6) Le modèle thatchérien du changement social, l’instauration des mécanismes de marché, n’a pas permis d’entreprendre la réforme d’institutions complexes comme l’école.

La médiocrité du système d’enseignement britannique est une constante du débat britannique sur le déclin britannique : les premiers cris d’alarme remontent à 1851. Les critiques portent à la fois sur le faible niveau de formation de la main d’oeuvre, sur l’inculture technique ou économique des cadres publics et privés, sur les inégalités sociales face à l’enseignement.

La méthode thatchérienne de changement social reposait sur la libération, par le haut, des forces du marché. L’usager était incité à se faire consommateur, le salarié entrepreneur, l’un et l’autre actionnaires. Si cette méthode s’est avérée efficace dans de nombreux domaines, elle s’est enlisée dans une institution complexe comme l’école, faute de consensus avec les principaux agents; enseignants et directeurs d’établissement.

« Mme Thatcher croyait avec passion que pour remédier à l’échec britannique en matière d’enseignement, il fallait introduire les forces du marché et le libre choix des parents… » [4]. La réforme de l’enseignement votée en 1988 était un cocktail de dispositions centralisatrices et de dispositions favorisant la concurrence. Pour la première fois, on définissait un cursus national… La gestion passait des collectivités locales aux établissements eux mêmes, et ceux qui le souhaitaient pouvaient se soustraire entièrement au contrôle des municipalités pour se faire directement financer par le gouvernement. « Ces mesures allaient assez vite se prendre dans les rets de l’establishment éducatif. De plus, les enseignants n’étaient toujours pas assez payés, le système scolaire ne disposait toujours pas d’un financement suffisant« [5]. Le projet plus radical encore de « cheque éducation » , qui visait à élargir encore les possibilités de choix et mettre les écoles en concurrence, a rapidement été abandonné .

Le constat du député conservateur, George Walden, est plus acéré : « je ne nie pas que le gouvernement ait fait preuve des meilleures intentions ou se soit lancé dans des réformes nécessaires. Mais avec la meilleure volonté du monde, il y a une limite à l’indignation que peuvent manifester les conservateurs devant la qualité désolante du personnel et des bâtiments de beaucoup d’établissements secondaires publics , c’est que, pour des raisons tout a fait compréhensibles, leurs enfants ne risquent pas de s’y trouver… Le gouvernement conservateur fait de son mieux pour les enfants des autres, mais l’idée que l’éducation publique dépend de l’altruisme des législateurs donne une bien piètre idée de la maturité de notre société. De fait, pour des gens prospères qui réussissent et sont fortement motivés, l’école publique est devenue infréquentable. Ils ne sont pas dedans et ils n’en sortent pas… Les classes privilégiées marquent à leur sujet une bienveillance agacée parce que ce sont d’autres qui les utilisent ». [6]

 

De fait, le nombre des gens qui choisissent l’école privée a cru de 50% depuis 1979. La proportion est passée de 5% à près de 8%. Du point de vue de la réussite, le tableau est plus sombre: sur les élèves qui obtiennent les notes A ou atteignent le niveau ABB à la sortie du secondaire, 7700 sortent d’écoles privées et 12700 d’écoles publiques. En d’autres termes, les 8% d’élèves qui s’inscrivent dans les écoles privées concentrent 35% des réussites à la sortie.

7) La vitalité de la Grande Bretagne est elle épuisée ?

L’affectivité publique est morose: 36% des britanniques s’attendent à ce les conditions de vie se dégradent au cours des 10 prochaines années (41% parmi les 18-34 ans).

La perte de confiance atteint toutes les institutions. En 10 ans, la confiance dans la justice a chuté de 58% à 36%, de 54% à 30% pour le Parlement , de 52% à 37% pour l’Église, de 48% à 36% dans l’administration, de 32% à 18% pour la presse . Seules l’armée (84%) et la police (70%) conservent encore un large crédit, avec cependant une érosion (88% et 83% en 1983).

La vitalité collective est au plus bas. Pour autant, le tonus des gens ordinaires, leur pugnacité, éprouvée par une récession sans égale depuis les années 30 et par la paupérisation de l’Etat-providence, sont ils épuisés ?

Nos collègues d’Applied Futures formulent un diagnostic assez optimiste quant à l’évolution de la socio-culture. D’après leurs observations, le groupe des individus « décalés » (ils fixent eux mêmes leurs objectifs, définissent eux mêmes leur degré de satisfaction et cherchent pleinement à exploiter leur potentiel: épanouissement personnel, plein exercice de leur liberté, prise de responsabilités) était passé de 25% de la population en 1973 à 37% en 1990.

En ce qui nous concerne, nous sommes plus réservés quant à la dynamique socioculturelle britannique: la vitalité des individus semble avoir été durement éprouvée au cours des quatre dernières années. A suivre.

Publié dans  Actualité Sociovision (Août 1992)


[1] Interview au Sunday Times, 1981.

[2] Applied Futures, Driving forces in United Kingdom, 1992, Londres.

[3] A noter toutefois que les dépenses publiques représentent 44 % du PIB, soit plus qu’en 1979.

[4] Peter Jenkins, la révolution de Mme Thatcher, Robert Laffont, 1991, Paris.

[5] Peter Jenkins, la révolution de Mme Thatcher, Robert Laffont, 1991, Paris.

[6] George Walden, la société bloquée, Notes de la Fondation saint Simon, Mars 1991, Paris.

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