Une « dissuasion économique » coûteuse pour les alliés européens des Etats-Unis

Publié dans le Monde Diplomatique, Août 1985       

Le Congrès des Etats-Unis a adopté, le 27 juin 1985  une nouvelle législation sur le contrôle des exportations stratégiques amendant l’Export Administration Act de 1979 qui était arrivé à expiration en 1983. Il fallut deux années pour mettre au point les amendements, et les nombreuses navettes entre le Sénat et la Chambre des représentants ont fait ressortir la complexité du débat sur l’efficacité de cette politique d’embargo et sur les tensions qu’elle a engendrées tant à l’intérieur des Etats-Unis – où les intérêts des industriels ne coïncident pas forcément avec les objectifs du Pentagone – qu’au sein de l’alliance atlantique.

Dans une étude récente (1), Yves Perez apporte un éclairage très complet sur la question, tout en élargissant l’analyse à l’ensemble des stratégies américaines d’embargo contre l’URSS.

Dès le lendemain de la guerre, l’embargo fut l’un des piliers de la stratégie d’endiguement (containment) . Avec une définition très extensive de la notion de « bien stratégique », le département du commerce, puis la Commission de coordination sur le contrôle des exportations (COCOM) dressèrent des listes de produits soumis à restriction on pensait ainsi entraver le renforcement de l’appareil militaire et industriel des pays de l’Est. Il semble bien que l’impact de cet embargo ait été faible pendant les années 50 : les substitutions d’importations et le développement de l’intégration économique au sein du Conseil d’entraide économique (COMECON) en limitèrent les effets. Avec la détente, le carcan fut desserré. Les échanges Est-Ouest augmentèrent à un rythme soutenu.

C’est précisément l’importance de ces flux commerciaux qui fit apparaître des seuils de dépendance. Les experts de la CIA estimèrent que le principal angle de vulnérabilité résidait dans l’agriculture. En fait, c’est sur les céréales que le président Carter fit porter les représailles en 1980, après l’invasion de l’Afghanistan. Mais l’échec de l’embargo céréalier (les Soviétiques s’approvisionnèrent auprès d’autres pays fournisseurs) conduisit les experts de la CIA rechercher d’autres terrains de vulnérabilité. Avec 11 % des ressources pétrolières connues, l’URSS pourrait-elle exploiter son sous-sol sans recourir aux capitaux et aux technologies occidentales ?

Oubliant  l’échec de l’embargo sur les exportations de tubes d’acier destinés à la construction de l' »oléoduc de l’amitié » en 1962, l’administration Reagan sanctionna l’URSS en décembre 1981, après l’instauration de la loi martiale en Pologne, en restreignant les ventes de technologie pétrolière et gazière. Les pressions de Washington sur les firmes européennes sous licence américaine, sur les filiales européennes de compagnies américaines, puis sur les gouvernements, déclenchèrent une véritable crise transatlantique. La fermeté européenne fit échouer l’embargo. Ni la construction du gazoduc, ni sa mise en service, ni le rythme d’accroissement de la production de gaz naturel soviétique ne furent vraiment affectés. En revanche, cette politique a gêné les entreprises européennes associées à la construction du gazoduc et a mis en relief leur dépendance technologique. Washington marchanda la levée de l’embargo contre l’engagement des Européens à réduire leur dépendance énergétique à l’égard de l’Est, à mieux contrôler les exportations de haute technologie et à réduire les crédits à taux préférentiels accordés aux pays du COMECON. Le sommet de Williamsburg, en mai 1983, inaugura une espèce d’OTAN économique.

Yves Perez montre bien que « si l’effet des embargos américains sur l’économie soviétique a été plutôt limité, leurs conséquences économiques et politiques au sein de l’alliance atlantique ont été profondes » . Les échecs successifs des embargos n’ont pas découragé l’administration américaine d' »embargos de rupture » (interruption des approvisionnements dans un secteur), elle passe à un « embargo d’endiguement », de « prévention », limité aux technologies critiques.

Les Européens sauront-ils définir une politique de sécurité économique face à la politique américaine d’endiguement (et à l’instauration d’un droit de regard américain qu’elle implique) ? L’auteur suggère une logique de « prise de gages », empruntée à la théorie de la dissuasion. La neutralisation réciproque est obtenue par la crainte des coûts que subirait le pays qui prend une initiative éonomique agressive. Mais la dissuasion du faible au fort peut-elle jouer en économie ?

 

Maurice Ronai

(1)  « La dissuasion par les embargos, les embargos américains contre l’URSS et leurs conséquences sur les relations transatlantiques », Cahiers d’études stratégiques , n° 9, juin 1985, CIRPES, Paris, 134 pages, 50 F.

 

 

 

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