La télématique pourrait entraîner une transformation du modèle de consommation, une décentralisation des activités (1978)

Cet article est paru dans le le Monde le 29 septembre 1978. Il faisait suite à une rencontre que nous avions organisée, Alain Mamou-Mani et moi même, avec Simon Nora et Alain Minc au siège des Amis de la Terre. Certains passages de ce texte conservent une certaine actualité

telematique conviviale

 

 

 

 

 

 

La seule façon de maîtriser le destin d’une société est d’identifier à temps les facteurs qui le déterminent. La télématique est désormais au cœur des choix de société. Le rapport Nora-Minc contribue à ce débat décisif. (…)

Que peut-on attendre de la télématique ? D’abord des gains de productivité appréciables. Dès 1980, dans l’industrie, des  » logiciels « , c’est-à-dire des programmes pour ordinateurs, rendront possible l’automatisation de toutes les étapes de production. En 1983, par exemple, Toyota inaugurera une usine d’automobiles où l’on ne rencontrera aucun ouvrier de production. Dans les services, les banques, les assurances, la mise en place de réseaux de téléinformatique entraînera, vers 1985, des réductions de postes de l’ordre de 30 %. Ceux-ci seront partiellement compensés par l’augmentation des masses d’information traitées.

Toujours la compétitivité

Cet accroissement important de la productivité doit profiter directement à tous les citoyens. Travailler vingt heures n’est plus utopique. Le temps ainsi libéré serait consacré davantage à la création d’information qu’à la consommation de loisirs qui s’accompagne aujourd’hui d’une destruction d’énergie. Les pouvoirs publics et les industriels doivent aborder de façon concrète ce problème, contribuant ainsi à la réduction du chômage. Or le rapport Nora privilégie la compétitivité de l’industrie française en affectant à cet impératif la totalité des gains de productivité. Les personnes rendues « disponibles » seront employées pour satisfaire des demandes potentielles de services collectifs et autres  » aménités « . De ce fait, il exclut délibérément toute réduction du temps de travail.

La télématique peut susciter ensuite une remise en cause du monopole étatique de transmission de l’information. Les satellites de télécommunications rendent désuets les monopoles nationaux. Cette transformation des canaux de circulation de l’information devrait s’accompagner d’une évolution du schéma traditionnel unilatéral (radio monologante, télévision, télétype) vers des réseaux bilatéraux (radios locales ouvertes, télévision câblée, micro-ordinateurs). Cependant le bureau juridique de l’Union Internationale des télécommunications a délimité en 1977 les zones couvertes par les satellites, en préservant les souverainetés nationales. Il a sauvegardé ainsi les monopoles. De même, en matière de radio, le brouillage des radios libres manifeste la capacité de résistance de l’État à de nouvelles formes de communication.

L’essor de la micro-informatique et des réseaux de télétraitement suscitera l’émergence de multiples groupes créatifs inventant de nouvelles applications et de nouveaux produits. Ainsi, aux U.S.A., des milliers de clubs de micro-informatique sont nés. Journaux, bourses d’échange, mini-réseaux de quartier, témoignent de la vitalité de ce mouvement. N’est-ce pas l’ébauche d’une  » informatique verte  » ? Mais cette spontanéité résistera-t-elle à l’armée de fonctionnaires des services collectifs prévue par les auteurs du rapport ?

En effet, la télématique est aussi porteuse de risques. Depuis quelques années, on dénonce les menaces en matière de libertés individuelles, l’interconnexion des fichiers et la mise en mémoire magnétique des citoyens. On évoque moins souvent la mise en relation de ces informations apparemment anodines, ce traitement par ordinateur permet de cataloguer les citoyens comme le ministère de la santé le fait déjà pour les enfants à risque avec le système GAMIN. Pour échapper à une catégorie  » handicapante « , les citoyens ne seront-ils pas tentés d’autocensurer leur comportement pour rester dans la norme ? Ils éviteront de déménager, de divorcer, de tomber malade trop souvent, de déclarer les accidents de voiture pour ne pas être classés dans la catégorie  » instable « .

Quant à la transparence sociale qu’autorise l’informatique, elle n’est pas gênante seulement pour les fraudeurs : que restera-t-il de nos zones d’ombres, du droit à l’oubli pour les événements du passé ? (…)

Si l’on ne veut pas rationaliser l’inévitable, c’est-à-dire enfourcher comme projet ce qui se fait déjà, pourquoi cet avenir prometteur apporté par la télématique n’est-il pas l’objet d’un débat national ? Qui décide des grandes options ? Alors que nous n’avons pas eu de véritable débat sur les choix énergétiques, aurons-nous la chance de débattre des choix télématiques sans laisser des  » informatocrates  » décider pour nous de notre avenir ?

Ce débat ne saurait se limiter au « bon usage » d’une technologie. La miniaturisation, la baisse des coûts, l’extension de la microinformatique ne sont pas en eux-mêmes les garants d’une démocratisation. La multiplication, la décentralisation des réseaux des banques de données ne conduisent pas nécessairement à une société conviviale. (…)

ALAIN MAMOU-MANI et MAURICE RONAI

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